Étymologie
Le mot alchimie vient du mot arabe d'origine obscure : الكيمياء, (al-kimia), qui désigne la pierre philosophale. Il est venu en français au en passant par l'espagnol et le catalan (fin du par Raymond Lulle), puis le latin médiéval (alchemia). Les mots alchimie et chimie sont restés synonymes jusqu'au et l'apparition de la chimie moderne.[Dictionnaire historique de la langue française - Le Robert ]
Pour son origine différentes hypothèses ont été faites [R. Alleau, Encycl.Univ., Ibid, p663-664] : Le dictionnaire Littré (1872-1877) rapprochait 'chimie' et 'alchimie' de 'suc', supposant que l'on désignait ainsi primitivement 'L'art relatif aux sucs'. Le philologue Hermann Diels dans son Antike Technik (1920) y voyait la 'Fusion'. Pour le chimiste et historien des sciencs Edmund Oscar von Lippmann (1857-1940) et le philologue Wilhelm Gundel (1880-1945), Kimiya viendrait de l'Egyptien Kam-it ou Kem-it, 'Noir', ce qui évoquerait 'La Terre Noire'. Pour les musulmans (cf: Encyclopédie de l'Islam) al-Kimiya évoque le 'Noir', avec toutefois la complémentarité d'un synonyme, al-iksir ; 'Elixir'[R. Alleau, Encycl.Univ., Ibid, p664; il est toutefois précisé que pour Al-Safadi, 'Kimiya serait d'origine hébraïque et signifierait que cette science vient du Dieu vivant']
Définitions
- Selon André Savoret
[Alchimie, cahiers de l'hermétisme, Dervy 1996, p18], 'L'alchimie traditionnelle est la connaissance des lois de la vie dans l'homme et dans la nature et la reconstitution du processus par lequel cette vie, adultérée ici-bas par la chute adamique, a perdu et peut retrouver sa pureté, sa splendeur, sa plénitude, et ses prérogatives primordiales'
- Selon René Alleau
[Aspects de l'alchimie traditionnelle, les éd. de minuit, p34], ' il convient surtout de considérer l'alchimie comme une religion expérimentale, concrète, dont la fin était l'illumination de la conscience, la 'délivrance de l'esprit et du corps' […] Ainsi l'alchimie appartient-elle plutôt à l'histoire des religions qu'à l'histoire des sciences'
- Selon Serge Hutin
[L’Alchimie, PUF Que sais-je 1976, p8] « Les alchimistes se donnaient volontiers le titre de philosophes, et, en fait, ils étaient des 'philosophes' d'un genre particulier qui se disaient dépositaires de la Science par excellence, contenant les principes de toutes les autres, expliquant la nature, l'origine et la raison d'être de tout ce qui existe, relatant l'origine et la destinée de l'univers entier ».
- Selon Françoise Bonardel
[Philosopher par le feu, Seuil Coll. points, p32] 'Le corpus alchimique n'aurait bien été qu'une immense et redondante 'recette' dont le mot d'ordre aurait été transmutation ou l'un de ses équivalents proches, à quoi l'esprit scolastique préfère la notion de Transsubstantiation, fréquemment utilisée aussi lorsque est envisagée la similitude entre corps de la Pierre et corps du Christ. Aussi l'ordre lancé n'est-il impérieux que pour quiconque ne saisit pas combien plus impératif encore est l'appel à la mutation latent en toute matière, et dont la 'philosophie' alchimique voulut que Dieu ait un relais et non un obstacle au salut dans la création. Et c'est pourquoi la 'recette' est bien le mode d'expression d'une philosophie non de l'être, mais de l'itération entre ses états multiples, donc aussi de l'itinérance obligée de l'Artiste entreprenant en compagnie de sa 'Matière' et de la Nature un voyage en forme de tribulations souvent associé à la conquête de la toison d'or par Jason'.
- Selon Bernard Gorceix
[Alchimie, Fayard 1980, p62 - voir aussi le paragraphe ', l'alchimie renaît de ses cendres'], 'Si l'alchimie a pu se développer si vigoureusement dans l'Europe chrétienne, si les traités qui portaient les échos de ces spiritualités extra-chrétiennes ont pu acquérir une telle audience, c'est que la dite tradition retrouvait des thèmes que le christianisme, dans un souci de synthèse doctrinal, avait refoulés et oubliés […] Ce reproche qu'adresse l'église orthodoxe au christianisme occidental: celui d'avoir oublié le rapport indissoluble de l'histoire de la chute et de la rédemption de la nature'[pour l'analyse alchimique des phases 'chute' et 'rédemption', voir plus bas le paragraphe 'l'agent obscur'].
Le schéma est le même pour les anciens alchimistes :
- 'Il n'y a pas de différence entre la naissance éternelle, la réintégration, et la découverte de la pierre philosophale. Tout étant sorti de l'éternité, tout doit y retourner d'une même façon'
[Jacob Böhme, de signatura rerum]
- Le cosmopolite avait comme objectif de créer ce qu'il appelait une 'société de philosophes', un petit réseau de savants, destiné à renseigner les étudiants de cet art, réseau dont il se considérait comme un des éléments, au service du prochain : « Après avoir couru longuement les mers inconnues de la philosophie des anciens, nous voici heureusement arrivés au port […] Rien ne m'a paru plus sûr que d'établir entre nous une certaine société de philosophes, dont aucun en vérité ne fut connu en particulier »
[Traitez du cosmopolite, nouvellement découverts, Paris 1691, réédition Gutenberg, voir la préface]
- Selon Zosime, « Hermès et Zoroastre ont déclaré que la race des philosophes se situe au-dessus du destin, puisqu'il ne se réjouissent pas de la bonne fortune qu'il dispense. Ils sont plutôt maître des plaisirs et ne sont pas victime des démons qu'il envoie […] C'est pourquoi Hésiode montre Prométhée mettant en garde Épiméthée […] qui répond : 'Prend garde d'accepter les présents de Zeus. Ecarte-t-en'. Il conseille donc à son frère de refuser grâce à la philosophie les présents de Zeus, c'est-à-dire du destin »
[Jack Linsay, les origines de l'alchimie dans l'Égypte gréco-romaine, Ed. le rocher 1986, p350. Le texte de Zosime provient des sources suivantes : BC (Bidez-Cumont) ii 243 ff; F (Festugière) (14). Katarchai : Bouché-L. Chap. xiii-xiv; Sarapion in cod. Flor. 99].
Présentée comme telle, l'alchimie prétend détenir le secret de la médecine universelle capable de soigner tous les êtres vivants, et de prolonger la
vie au-delà des limites naturelles ordinaires.
Historique
Les origines de l'alchimie sont controversées.
Mircea Eliade qui s'oppose au positivisme de son époque, refuse l'idée selon laquelle l'alchimie ne serait qu'une proto-chimie, en faisant apparaître le rapport entre l'alchimie et les mythes locaux, et en dégageant des constantes archétypiques universelles[Mircéa Eliade, Forgerons et alchimistes, Champ Flammarion].
La croyance populaire qui, à tort, la classifiait en proto-chimie, provient essentiellement d'une erreur d'interprétation de Berthelot au [voir René Alleau, Encyclopædia Universalis, édition de 1985, T1 p664 : « Ignorant le syriaque et l'arabe, ne connaissant qu'imparfaitement le grec, Berthelot fit appel à des collaborateurs érudits. Ceux-ci, malheureusement, n'étant point informés de la nature des opérations décrites par les textes obscurs et souvent cryptographiques qu'ils devaient traduire, s'en remettaient à la seule autorité de Berthelot afin de décider du sens qu’il convenait de donner à des passages difficiles. Dans ces conditions, on comprend que divers historiens spécialisés et, en particulier Von Lippmann, aient jugé sévèrement la singulière méthode critique de Berthelot. Malgré ces réserves, ses célèbres corrections publiées voici près d'un siècle n'ont pas encore été ni corrigées philologiquement ni scientifiquement, et l'on continue parfois de tenir pour sérieuses des thèses sur les origines de l'alchimie dont les sources documentaires ont été justement contestées']. Françoise Bonardel va encore plus loin, et parle d'une véritable manipulation opérée par certains historiens du [[…] D'où la tentation, à laquelle cédèrent nombre des historiens et commentateurs de l'alchimie au , de débarrasser au rebours l'alchimie de ses impuretés surajoutées, et de lui faire retrouver, par amputations successives, la saine apparence d'une technique aujourd'hui périmée; une pratique du 'dénoyautage' radicalement opposée à celle pratiquée par les alchimistes […] On se doit aussi de constater que ce sont justement les recettes, ou toute formulation s'y apparentant par le ton qui, isolés de leur contexte, fascineront souvent les esprits modernes, comme autant de séquences incantatoires auxquelles certains furent même tentés de réduire l'alchimie. » F. Bonardel, Philosopher par le feu, Seuil coll. points, Intro. p28 & 31] .Mais les croyances populaires ont la peau épaisse, et celle-ci, malgré les travaux qui la mirent à mal[ »À notre époque, cette interprétation positiviste de l'alchimie est devenue elle-même illusoire, historiquement et scientifiquement. Les travaux considérables des orientalistes et, principalement, des sinologues ont révélé la haute antiquité et l'universalité des théories et pratiques alchimiques traditionnelles, en montrant leur caractère sotériologique fondamental », R. Alleau, Ibid], reste encore bien ancrée dans le giron culturel de l'histoire de la chimie. La plupart des auteurs du qui ont étudié l'alchimie de manière approfondie la présente comme une théologie, ou comme une philosophie de la Nature (à ce titre, certains anciens alchimistes se donnaient le titre de 'seuls véritables philosophes'):
Antiquité
Chine :
Dans la Chine antique, l'alchimie est déjà attestée au (Serge Hutin avance que l'alchimie était déjà pratiquée en Chine en 4500 av. JC). La recherche des remèdes d'immortalité est le grand projet depuis la période des Royaumes combattants. Les souverains font confiance à la voie des magiciens et des immortels, et ces « magiciens » sont souvent alchimistes. Le premier empereur de la dynastie des Qin organise une expédition sur l'île légendaire de Penglai Shan. Ce récit parle de transmutation en or et d'allongement de la vie par des pratiques alchimiques[' […] Sacrifiez au fourneau (tsao), déclare Li-Chao-Kiun, selon l'historien Sse-Ma Ts'ien, et vous pourrez faire descendre des êtres transcendants. Lorsque vous aurez fait descendre, la poudre de cinabre pourra être transmuée en or jaune… Lorsque votre longévité sera prolongée, vous pourrez voir les bienheureux (t'chenn) de l'île P'ong-laï qui est au milieu des mers.' Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien, 1899, t. II, p. 465, trad. Chavannes, cité par René Alleau, aspect de l'alchimie traditionnelle, éd. de Minuit 1986, p39 ]. Dans le cadre de la Chine légendaire, René Alleau envisage l’analogie entre Hermès Trismégiste et l’empereur jaune, hypothèse qui nous ferait remonter au III° millénaire avant JC [ «La formation du mythe d’Hermès Trimégiste n’est pas sans rappeler, à maints égards, celui de l’empereur jaune, Hoang-Ti» Ibid, p39]. Sur un plan strictement historique, le savoir alchimique est établi, pour la Chine, à la fin du premier millénaire av JC[ « […] un alchimiste comme Li-Chao-Kiun dont l’adresse à l’empereur Wou, des Han antérieurs, atteste clairement que la technique de la chrysopée et l’alchimie, en tant que savoir autonome, étaient déjà connus dès le avant l’ère chrétienne » R. Alleau, Ibid, p38]. Le premier traité alchimique chinois connu est le Baopuzi neipian écrit par Ge hong (283-343 ap J.-C.)[ 'Le 'traité ésotérique du maître qui porte la simplicité' est en Chine le premier traité d'alchimie et d'immortalité. Son auteur, Ge Hong, est 'le plus grand écrivain alchimiste de tous les temps' selon J. Needham […] Le problème de l'immortalité physique y est abordé sous de nombreux aspects. La question n'est pas de celles qui se satisfont d'une réponse simple. Nous avons en effet affaire à une science complexe, qu'il serait imprudent de juger à travers nos critères culturels et scientifiques actuels. Aussi bien, le débat sur la pertinence de la quête de l'immortalité est-il voué d'avance à l'impasse, comme l'a bien compris notre auteur il y a un peu plus de 16 siècles' La voie des divins immortels, les chapitres discursifs du Baopuzi Neipian, traduit du chinois, présenté et annoté par Philippe Che, Gallimard, Connaissance de l'Orient, 1999, voir postface et introduction p7 & 8]
Afrique :
Bien qu'on ne sache que peu de choses sur l'éventualité d'une tradition alchimique en Afrique, certains éléments apportent quelques indices, relativement aux origines de la métallurgie dans ce continent. René Alleau envisage l'analogie symbolique des Cabiress et des anciens forgerons de l'Afrique noire[aspects de l'alchimie traditionnelle, ibd, p51 : 'Nous rappellerons ici les importants travaux de M. Griaulle et de G. Dietherlen sur les dogon, recherches qui mettent clairement en valeur le rôle initiatique et complexe du forgeron africain, redouté et méprisé, admiré et haï. De même avons nous constaté au Cameroun l'influence des métallurges […] Cette observation s'applique à maintes peuplades africaines et, surtout, aux Sombas du Nord Dahomey où l'on retrouve des symboles et des ornements singulièrement analogues à ceux des cabires antiques']
Inde:
En Inde, les pratiques shivasïques et tantrique suivent également la trame alchimique. Shiva (principe actif du soufre) féconde Çakti (principe passif mercuriel) pour donner à l'adepte le corps de diamant foudre, devenu en occident la pierre philosophale[voir l'analyse de Julius Evola, le yoga tantrique, fayard]. L'équivalent de l'alchimie se nomme Rasâyana, et amène vers un élixir de longue vie nommé Ausadhi[Voir Eliade, Le yoga, Payot 1991, p277 qui cite notamment Albiruni: 'Les hommes reviennent à l'âge suivant immédiatement la puberté. Les cheveux blancs redeviennent noirs, on retrouve l'acuité des sens, l'agilité de la jeunesse et même la vigueur sexuelle'].
Les origines de l'alchimie en Inde furent amplement débattues. Selon A.B. Ketith, Lüders, J. Ruska, Stapleton, R. Müller, E. Von Lippman[Orientalistes et historiens des sciences, cités par Eliade, Ibid], se basant sur l'arrivée tardive de l'alchimie dans la littérature indienne, ce sont les arabes qui auraient introduit l'alchimie en Inde. Eliade, lui, pense que l'alchimie en Inde est attestée bien avant l'invasion arabe, et conteste ces hypothèses tant pour des raisons géographiques que pour des mentions faites dans des textes beaucoup plus anciens :
- Présence du tantrisme dans des zones géographique peu touchées par l'islamisme
['Népal et pays Tamoul', Ibid]
- Présence du 'Mercure' dans la littérature indienne attestée de façon formelle au 4° siècle après JC
['Dans le Bower manuscrit', Idid, p277] et possible avant le 3° siècle avant JC['Dans l'Arthaçastra', Ibid, p278; le problème qui se pose est la traduction du mot 'râsa', son assimilation au mercure est très débattue, voir Eliade, p277 & notes].
- Présence de nombreux textes relatifs à l'alchimie dans la littérature bouddhique à partir du 2° siècle après JC, donc bien avant l'influence arabe
[notamment le 'Mahâprajnapâramitopadeça' de Nâgârjuna, traduit en chinois au après J.-C. qui décrit de manière détaillée les opérations de transmutation]
Selon Eliade (et sur la base de critères de recherche très restrictifs axés sur la seule trame 'chymique', ou pire, exclusivement 'mercurielle'), l'alchimie serait attestée en Inde de manière certaine à compter du après J.-C., et peut-être au siècle avant JC. Si, en revanche, on substitue un filtre plus large, si on se sert des mêmes critères qui permettent d'affirmer avec certitude que, par exemple, la mythologie grecque est une expression particulière du savoir alchimique - il n'est pas un alchimiste qui n'y retrouve pas ses petits -, on remontrait alors à une époque bien antérieure, celle des Védas: Coomaraswamy a par exemple établi la correspondance entre le binôme Sire Gauvain/Chevalier vert dans la légende des chevaliers de la table ronde, et le binôme Indra/Namuci
[Ananda K. Coomaraswamy, la doctrine du sacrifice, dervy 1997, voir le chapitre en question, p102 à 138] qui date du Rig-véda. Cet épisode nous fait entrer de plain-pied dans une séquence universelle alchimique, celle du démembrement : « Indra entre en scène pour combattre le dragon, qu'il se nomme Namuci, Makha ou Vritta. Il démembre alors le titan qui retenait en lui les potentialités cachées, il libère les eaux ou fait jaillir la lumière […] C'est aussi par ce baiser qu'Indra boit le Soma; l'eau de vie que la sorcière tire du puits pour l'offrir au héros qui consent à l'embrasser n'est autre que le breuvage d'immortalité, que l'on obtient après avoir mis à mort l'âme draconienne »
[La doctrine du sacrifice, Ibid, p10].
Mésopotamie, Babylone (Ancien Iran/Irak):
Au Moyen-Orient, la grande Babylone connaît également l'alchimie (voir Mircéa Eliade, Cosmologie et alchimie babyloniennes). L'Iran antique contient dans sa mythologie l'homme primordial et son démembrement. Le Zervanisme parle du temps inconditionné, créateur et destructeur, que P. Raymond-Oursel identifie au Cronos grec[P. Raymond-Oursel, prof. à l'école des hautes études, voir Histoire générale des religions, Lib. A. Quillet 1945, Indo-Iraniens, p39]. Selon Eliade, le Zoroastrisme a '''utilisé les valeurs archaïques du sacrifice […] dans deux intentions, eschatologiques et cosmogoniques. Les textes pehlevis évoquent le sacrifice final auquel participeront Ohrmazd et les Amesha Spenta, et à la suite duquel les hommes ressusciteront et deviendront immortels, et l'univers tout entier sera radicalement régénéré […] Yasna est essentiellement un sacrifice de haoma accompli devant le feu »[M. Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, T1, Payot 1987, p342, avec la référence à Duchesne-Guillemin pour Yasna].
Selon Gorceix, les traces de l'antique Iran sont nettement perceptibles dans l'élaboration des textes alchimiques : « La corruption de la matière ne serait pas aussi tragique chez Dorn ou F. Keiser sans les échos lointains - dans la mesure où l'on admet ou conteste que la Syrie et l'Iran sont le berceau de la spagyrie - d'un Zervanisme et d'un mazdéisme diffus: Ahrisman empoisonne et souille la végétation et les eaux bien autrement que les Elohim et Lucifer! Les théologies pessimistes et gnostiques n'ont pu, à Alexandrie comme à Byzance, que corroborer les articles du Pimandre sur les conséquences du péché de l'homme primordial. La revalorisation du rôle, de la mission, du ministère de l'homme rappellent plus les synthèses iraniennes que la Genèse: le labourant est plus proche parent de Gayômart que d'Adam »[Alchimie, Fayard 1980 p62].
Égypte antique:
En Égypte ancienne, on trouve déjà l'ouroboros, symbole du principe premier de l'alchimie, « solve & coagula », ainsi que le principe de la première étape, la dissolution, reconnue par les alchimistes comme étant l'allégorie du démembrement (voir Fulcanelli), ici celui d'Osiris (que la mythologie grecque reprendra comme le démembrement de Dionysos-Zagreus, ou celui d'Orphée).
La grande trappe dans laquelle tombent les profanes est de confondre le corpus hermétique avec la tradition égyptienne, au sens de l'Égypte antique, ce qui est un grave anachronisme (d'un ou deux millénaires), puisque l'on sait aujourd'hui que le corpus est un texte tardif, écrit aux environs du second siècle ap. J.-C.['Outre ces traités savants et d'inspiration religieuse, tous écrits aux s ap. JC, ont pu être recensés un certain nombre d'écrits attribués à Hermès et constituant ce que Festugière nomme hermétisme populaire' F. Bonardel, l'hermétisme, PUF 1985, p11], influencé par des traditions hétéroclites, dont la tradition grecque (voir ci-après 'l'Égypte gréco-romaine').
Néanmoins, un grand nombre d'éléments convergents sont reconnaissables dans la cosmogonie de l'Égypte antique, principalement dans les sources liturgiques. Voici ce que nous en dit F. Daumas[La civilisation de l'Égypte pharaonique, coll. dirigée par Raymond Bloch, Arthaud 1965, p307]; 'Voici un texte d'Edfou commentant le rôle de l'Ogdoade dans la création […]Au sein de l'Océan primordial apparut la terre émergée […] Puis vint un bouton de lotus d'où émergea une naine, auxiliaire féminin nécessaire, que Rê vit et désira. De leur union naquit Thot qui créa le monde par le verbe […] Thot prit une telle importance que, peu à peu, on en vint à l'appeler 'deux fois grand et vénérable'. Les Grecs l'assimilèrent à leur Hermès et le qualifièrent de 'Trimégiste'. Il nous est parvenu sous son nom toute une collection grecque de traités dits hermétiques, qui contiennent l'exposé systématique de sa théologie à l'époque tardive. On a voulu en faire la traduction grecque d'ouvrages égyptiens, analogues à ceux que signalent Clément d'Alexandrie. Il est difficile de démontrer pareille thèse; mais, à côtés de théories qui paraissent néoplatoniciennes, il est certain que le corpus hermétique est profondément influencé par la pensée égyptienne, au point qu'on pourrait faire un commentaire très fourni de son texte avec des fragments empruntés uniquement à des originaux hiéroglyphiques'.
Grèce :
Selon la méthodologie d'approche, relativement à l'étude de l'origine de l'alchimie en Grèce, on peut distinguer 3 sources distinctes, quoique probablement entrelacées:
Les références à la
mythologie grecque sont si volumineuses dans toute la littérature alchimique qu'il est inutile de s'étendre sur la question. Ceci laisse à penser que la mythologie fut un mode d'expression qui s'occupait des même thèmes de recherche que l'alchimie médiévale, thèmes que nos médiévaux reconnurent sans peine. Certains de ces thèmes ont été étudiés par des érudits du , universitaires ou traditionalistes :
En Grèce, dans Les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes (295-215 av. J-C), c'est Hermès qui change la Toison en or ['Que veut dire Apollonius quand il écrit que la toison s'est transformée en or par le seul fait d'avoir été touchée par Hermès?'. A. Faivre, Toison d'or et alchimie, Arché édit 1990, p. 33, qui renvoie à F. Vian & E. Delage, Argonautiques II, 1144, Paris, Les belles lettres, coll. Budé 1976-1981]. Le parallèle de l'Argo avec le Saint-Vessel chargé du Graal sera fait au Moyen Âge[ « Suggestif paraît le rapport entre la toison d’or et le Graal, souligné par l’association du vaisseau et de la fabuleuse coupe : ‘le Saint-Vessel’ évoque la nef de Salomon chargée de cet objet de queste, tout ainsi qu’Argo au retour de Colchide. Argo, construite avec des chênes voués à Jupiter – et l’AES alchimique, on l’a vu, est parfois associé à ce Dieu -, joue le rôle, à la fois, de passeuse et de prodigieux réceptacle » A. Faivre, Ibid, p108].
Cette voie fut explorée par René Alleau au milieu du .
La philosophie grecque, en particulier celle d'Aristote, eut une influence fondamentale dans l'élaboration de l'alchimie médiévale, notamment aux s, période durant laquelle la scolastique avait créé un champ spéculatif suffisamment riche pour que les premiers alchimistes y puisent leur matériel (voir ci-dessous le paragraphe 'naissance de l'alchimie médiévale').
Égypte gréco-romaine:
L'école d'Alexandrie, probablement le centre le plus fécond de toute l'Antiquité, eut également ses maîtres à penser en alchimie (Zosime[Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes avec la collaboration de plus de 300 savants et littérateurs français ou étrangers, 2 édition, 1843-1865 ], Synésius, Olympiodore l'alchimiste[1]
). C'est, indirectement, par cet intermédiaire que l'alchimie a pris sa forme médiévale en Europe, où elle s'est introduite par le canal Arabe. Les arabes eux-mêmes l'ont connu de part la culture alexandrine, quand ils s'installeront en Égypte au ['L'alchimie a pénétré d'assez bonne heure dans le monde islamique […] Le rôle essentiel dans la transmission des écrits grecs aux arabes a été joué par les savants coptes d'Égypte, imprégnés de culture alexandrine' S. Hutin, L’Alchimie, PUF Que sais-je 1967, p42]. L'école d'Alexandrie connut un foisonnement de textes hermétiques, 20000 selon Jamblique au second siècle[Ibid, p36]. L'alchimie s'y est formée au confluent de courants hétéroclites['L'alchimie semble être née à Alexandrie d'un assemblage composite de spéculations et de pratiques hellénistiques, chaldéennes, égyptiennes et juives' Ibid, p39]. Il semble néanmoins que ce soit à la gnose chrétienne que l'alchimie doit sa complexité['Quant au gnosticisme chrétien, qui proliférait à Alexandrie, il a joué un rôle de premier plan : l'alchimie emprunta le style compliqué de la gnose […] Il y a d'ailleurs analogie profonde entre la Gnose […] et l'alchimie', ibid, p36]. Un grand nombre de textes hermétiques médiévaux en Europe seront d'inspiration alexandrine[ Voir A. Faivre, Cahiers des l'hermétisme, Présence d'Hermès Trimégiste, chap. la postérité de l'hermétisme alexandrin, Albin Michel 1988].
Hermès, et le problème de sa multifonctionalité
Il est peu de dieux qui se faufilèrent au travers des filtres des siècles, pour arriver intacts au . Si Hermès est de ceux là [il donne son nom à l'hermétisme, on le retrouve en effigie sur les timbres et monnaies du siècle, on lui doit l'emblème de la pharmacie], c'est parce qu'il est porteur d'une ambiguïté qui le fait glisser sur une large palette qui va du rôle d'un Dieu jusqu'à celui d'une fonction alchimique[Hermès donne son nom au Mercure alchimique, élément central du processus de l'acquisition du grand œuvre (Fulcanelli dira : 'Dans notre œuvre, affirment les philosophes, le Mercure seul suffit' Le mystère des cathédrales, p105]. Il est avant tout une fonction théologique, au sens philosophique, où, tout comme le Christ, il est assimilé au Logos[« Hermès, identifié par les philosophes au logos, sera comparé par les Pères au Christ » Eliade, histoire des croyances et des idées religieuses, T1, Payot 1987, p290 ; voir aussi les écrits gnostiques, cf Leisegang, La Gnose, où Jésus et Hermès sont identifiés au Logos]. Antoine Faivre a fait une magistrale étude[Cahiers des l'hermétisme, Présence d'Hermès Trimégiste, d'Hermès-Mercure à Hermès-Trimégiste, Albin Michel 1988] sur l'ambiguité d'Hermès. Faisant la différence entre le mythe ['récit initiatique mettant en scène un ou plusieurs héros divins'] et le mythique['le mythe littéraire, tout le reste, une fois évacuée la présence des dieux… ce qui favorise l'historicisation'], il va faire la nuance entre 'Le Dieu au caducée, et Hermès Trismégiste, le trois fois grand, auteur légendaire des écrits appelés hermetica'[A. Faivre, ibid, p25]. Le vocable 'Trimégiste' (qualifié par faivre de précipitation de Mercure dans l'histoire) lié à Hermès n'apparait qu'au second siècle ap JC[ Ibid, p27], et on lui a associé aussi bien le ternaire alchimique, les 3 niveaux du monde (céleste, terrestre et infernal), les 3 règnes naturels (minéral, végétal, animal), les 3 principes alchimiques (sel, soufre, mercure), la trinité, ou encore 3 règnes historiques successifs, dont le premier fut Hénoch[Pour toutes ces hypothèses, voir Faivre, ibid, p27]. l'Hermès historique va naître à partir de 640 ap JC, quand les arabes découvriront l'édifice Abou Hermès à Memphis où il auraient trouvé une révélation, le trésor d'Alexandre (dont la plus ancienne version connue est arabe - elle fait partie d'un traité de Gabir - date du ), contenant la fameuse 'table d'émeraude'[ibid, p35]. Le problème s'est encore complexifié quand, en 1460, un moine apporte de Macédoine le 'Corpus Hermeticum', sensé avoir été écrit par Hermès, à la cour de Florence. Marsile Ficin, à la demande de Cosme de Médicis, le traduit en urgence, et Pic de la Mirandole, en l'alliant à la Kabbale, créera l'origine de la tradition hermético-kabbalistique[Ibid, p40]. En 1614, Isaac Casaubon démontre que ces textes n'ont rien d'égyptien, et qu'ils datent des premiers siècles ap. J.-C. On sait aujourd'hui que le Corpus Hermeticum, publié sous l'auteur 'Hermès Trimégiste', n'a rien à voir avec un quelconque Hermès['La collection de dialogues connue sous le nom de Corpus hermeticum, le 'discours parfait' conservé sous le nom d'Asclépius, et les extraits compilés par Stobée, se placent entre 100 et 300 de notre ère. Sauf le cadre, ils contiennent extrêmement peu d'éléments égyptiens. Les idées sont celles de la pensée philosophique grecque populaire, sous une forme très éclectique, avec ce mélange de platonisme, d'aristotélisme, et de stoïcisme; çà et là apparaissent des traces de judaïsme, et probablement aussi, d'une littérature religieuse dont la source ultime est l'Iran' A.D. Nock, Préface à hermès Trimégiste, trad. Festugière, les belles lettres, 1999]. Il y a donc lieu de distinguer 4 niveaux d'Hermès :
- Le Dieu Hermès, de l'Olympe, popularisé dans la mythologie grecque
- Hermès Trismégiste, auteur légendaire de traité, historicisé à partir du 2° siècle ap JC
- l'Hermès théologique, au sens de la philosophie grecque, assimilé au Logos
- Le Mercure (alchimie), fonction centrale et opérationnelle de l'élaboration du Grand œuvre
Hermétisme et gnose
L’hermétisme gnostique[terme employé par A.J. Festugières, Histoire générale des religions, indo-iraniens, judaïsme, origines chrétiennes, A. Quillet éd., 1945, p65] est une doctrine apparue sous l'influence de la littérature diffusée sous le nom du 'Trimégiste', présentée comme initiée par un Dieu (Noûs, Agathos Daimôn) l'ayant lui-même transmise à Hermès[Ibid, p62]. Festugières distingue l'hermétisme philosophique selon 2 courants antagonistes, « selon qu'il s'apparente à la sagesse ou à la gnose, à l'hellénisme ou au mysticisme oriental »[Dans ses notes, Festugières ajoute : « il n'est pas possible de préciser à quelle religion orientale l'on doit songer. Reitzenstein a regardé vers l'Égypte et l'Iran, Dodd a insisté sur l'influence du judaïsme. On oublie que ces écrits, rédigés à Alexandrie, ont pris naissance dans un milieu où les religions se sont mêlées dès le début de l'ère ptolémaïque […] On a pris en considération les Oracula Chaldaïca, le papyrus magique de Paris, Zosime… le morceau sur les Naasséniens dans Hyppolyte, tous ces écrits ayant en commun certaines doctrines caractéristiques et un même esprit, sans aucun indice encore de christianisme. Il faut ranger, dans le même groupe, avec Bousset, les gnostiques de Plotin », ibid, P60, et notes p444]. Le sage (au sens de la philosophie grecque) y est opposé à l'hermétiste et au gnostique. Pour le sage, le monde est mauvais, mais vécu comme une fatalité de l'ordre universel[Ibid, p63]. Pour le gnostique, 'le monde est mauvais, Dieu ne peut donc pas en être l'auteur direct : la création est due à un second Dieu, démiurge. Ce dualisme porte des conséquences infinies, le mouvement premier de l'homme souffrant est de se révolter contre ce dieu qui le fait souffrir […] Le dieu vrai ne se laisse voir que par révélation, à un petit nombre d'élus […] Comme ce monde est mauvais, il est vain de travailler à une meilleure organisation de la société humaine […] On rencontre dans l'hermétisme toute une doctrine de la foi : la foi est la condition indispensable de la gnose'[, Ibid, p63 & 64]. Ces doctrines se marieront au christianisme pour donner la gnose chrétienne['Les limites doctrinales de ce mouvement sont impossibles à fixer; certaines secte sont très proches du christianisme, et certains pères chrétiens usent abondamment d'une terminologie gnostique. D'autres s'apparentent au néoplatonisme. Ses limites historiques sont également floues. Son originalité et difficile à cerner; spéculations juives, philosophie platonicienne, mystères grecs, mythe iraniens' H. Rousseau, le Dieu du mal, PUF 1963, coll. mythes et religions, p75]. malgré une apparente disparité, la gnose aura, dans toutes ses expressions, un point commun: le démiurge, dieu mauvais ou incompétent[Ibid, p77; Rousseau ajoute que cet intermédiaire fut connu des juifs (Metatrôn), de Philon (Les logoi) et de Platon (le monde sensible organisé sur le monde intelligible. Selon lui, le dualisme iranien se retrouve chez basilide et chez le séthiens], et la doctrine de salut individuel (la Connaissance, Gnôsis) pour lui échapper. C'est ainsi qu'Hermès se retrouve dans la littérature gnostique sous la forme du Logos, comme l'a remarqué Jack Lindsay: 'La voix créatrice de Thoth devint sous l'influence de la pensée hellénistique la sagesse créatrice de Dieu, Sophia, laquelle devint le Logos, le verbe ou la raison de Philon, des néoplatoniciens et enfin des chrétiens'[Jack Lindsay, les origines de l'alchimie dans l'Égypte gréco-romaine, Ed. Le Rocher 1986, p192]. Ce dualisme latent de l'hermétisme, qu'avait relevé Festugière['Festugière invite à distinguer dans le corpus au moins deux doctrines, souvent entremêlées : l'une admet que le monde est pénétré par la divinité, donc beau et bon; l'on atteindrait alors Dieu par la contemplation de ce monde, œuvre divine. L'autre affirme que le monde créé est mauvais, qu'il n'est pas l'œuvre de ce premier Dieu, mais d'un démiurge; il faut alors fuir ce monde, y rester étranger. 2 traditions s'affrontent là; l'une héritée de la philosophie grecque, pour laquelle le monde est ordre et harmonie, l'autre probablement issue du judaïsme non orthodoxe et du mazdéisme iranien alimentera la plupart des mouvements gnostiques' F. Bonardel, L'hermétisme, PUF 1985, p22], prend chez F. Bonardel l'expression d'un manichéisme transcendé qui aurait atteint sa finalité[ »Aucune rivalité n'oppose, dans le corpus hermeticum, le Noûs-Dieu et le Noûs-Démiurge; ce qui sauve partiellement au moins l'hermétisme des formes de dualisme métaphysique exacerbé commun à tous les manichéismes […] Si l'hermétisme est bien une Gnose, c'est en ce sens que la révélation du Noûs-Dieu, médiatisé par Hermès, permet à l'initié de sauver en lui l'élément divin qu'il portait sans le connaître et, ce faisant, de négocier un rapport à Dieu et à la Nature qui n'est ni d'ordre rationnel, ni d'ordre exclusivement mystique, mais justement gnostique […] On a peine à croire qu'il s'agisse là d'une sorte d'accident historique ayant entrainé une telle supposition de matériaux hétéroclites. On peut aussi suggérer que l'hermétisme demeure le lieu d'une sorte de tension herméneutique entre deux attitudes spirituelles divergentes dont il invite à dépasser l'antogonisme » Bonardel, Ibid p34 & 55]
Moyen Âge
C'est au , qu'apparaît un texte capital, la Table d'émeraude[en fait la partie finale d’un traité nommé « Le livre du secret de la création et technique de la Nature », rédigé sous le règne du Khalife Ma’Mûn en 833 (voir à ce sujet Henry Corbin, histoire de la philosophie islamique], axiome de base de tous les alchimistes médiévaux), que la croyance populaire attribuera à Hermès (on sait aujourd'hui que la « table d'émeraude », dite tabula smaragdina, est en fait la partie finale d'un traité nommé « Le livre du secret de la création et technique de la Nature », rédigé sous le règne du Khalife Ma'Mûn en 833, voir à ce sujet Henry CorbinHistoire de la philosophie islamique) [L'introduction du texte en Europe sera beaucoup plus tardif : 'Pourtant les textes médiévaux ne manquent pas, qui ressortissent à l'esprit de ces 'Hermetica' et qui se donnent Hermès Trimégiste pour auteur. Bon nombre d'entre eux sont arabes, et par leur intermédiaire le legs ésotérique d'Alexandrie pénètre en latinité, surtout au . Ainsi le livre des secrets de la création, le texte célèbre dit de la table d'émeraude […]' A. Faivre, avant-propos des cahiers de l'hermérisme, Présence d'Hermès Trimégiste, Albin Michel 1988, p9].
Graal et alchimie
Le mythe du Graal trouverait ses origines dans la légende celtique du chaudron du Dagda [ancêtre du Graal (' […] Il s'agit là d'un chaudron-talisman pourvu de vertus merveilleuses que les dieux s'envient et cherchent à se dérober. Un vieux poème gallois du livre de Taliessin, le 'sac d'Annwfn', relate comment Arthur s'empara du chaudron magique […] Le chaudron a fort peu changé en devenant le Saint Graal que Joseph d'arimathie remplit du sang du Christ.' Mythologies des montagnes, des forêts et des îles, Larousse 1963, collectif dirigé par P. Grimal, prof. à la Sorbonne, p27]. Markale a relevé une grande diversité de références alchimiques dans l'ancienne littérature celtique['Question de', N°51, Janv.-Mars 1983, le courrier du livre, chap. 'l'alchimie dans l'épopée occidentale, p5 à 17, notamment les études des éléments suivants dans la littérature celte: 'Le roi pêcheur', 'le philtre et l'athanor', la tête du corbeau'. Il dit en particulier : 'Des éléments classés comme alchimiques se trouvent déjà dans les modèles celtiques dont les versions primitives remontent bien avant le ], et a envisagé la voie opérative chez ce peuple['Si le Mercure représente la force centripète qui régit l'Univers, et le soufre la force centrifuge qui fait apparaître la matérialisation, et si les opérations du Magistère consistent à accomplir l'union paradoxale entre ces 2 forces, alors oui, les celtes ont été des alchimistes' Ibid, p19; Pour la conception alchimique relative à la jonction de la force centrifuge et de la force centripète, voir O. Wirth]. La première mention du Graal apparaît en France par Chrétien de Troyes, influencé par les 'sources celtiques' d'origine anglaise par lesquelles Geoffroy de Monmouth introduira la 'matière de Bretagne' ['Or à la cour anglaise, un texte tout à fait extraordinaire est apparu vers 1136, dû à un ecclésiastique, Geoffroy de Monmouth […] Tout laisse à penser que Goeffroy reprend les traditions orales galloises (conservées par une caste de bardes professionnels […] La cour d'Henri II joue ici un rôle initiateur, la 'matière de Bretagne', introduite par Geoffroy et développée par Wace avec la table ronde […] Les sources celtiques sont aussi présentes dans d'autres œuvres, mais ces légendes ont déjà commencé à circuler dans les cours européennes. Surtout à la cour de Champagne œuvre Chrétien de Troyes. Il a composé … et enfin le conte du Graal, laissé inachevé […] Mais Chrétien introduit dans sa dernière œuvre une thématique nouvelle, qui va rencontrer un très grand succès, comme le montrent les développements de la préhistoire du Graal […]' Jean-Philippe Genet (agrégé d'histoire, prof. d'histoire médiévale à Paris I), la mutation de l'éducation et de la culture médiévales, T1, Ed. Seli Arslam 1999, P167 & 168]. Le vase recueillant le sang du Christ ne fut pas la première représentation du Graal, ce fut celle de Robert de Boron, qui n'avait pas suivi celle de Chrétien de Troyes, lui-même l'ayant vu comme un plat, contenant un poisson. Wolfram von Eschenbach l'imagine en 'Pierre' tombée du ciel.
Souvent classé parmi les élèves de l'école de Chartres, où il séjourna, Jean de Salisbury influencera la pensée d'Albert Le Grand[Alain de Libéra, « Albert Le Grand, ou l'antiplatonisme sans Platon », dans Contre Platon, tome 1 : Le platonisme dévoilé, textes réunis par Monique Dixsaut, université de Paris XII, publié avec le concours du CNRS, Vrin, 1993, p. 249], lui-même ayant pour élève Saint Thomas d'Aquin : Ces trois noms suffisent à résumer la naissance de l'alchimie médiévale, si l'on oublie le foisonnement d'auteurs qui mirent en place le contexte philosophico-théologique du siècle précédent. Car la scolastique fut d'abord une mosaïque de pensées très disparates, ce qui rend malaisée son approche['Ne consentons donc à parler de scolastique et à définir son comportement que sous le bénéfice de ses variantes, dont la prolifération révèle une rare intensité de vie, et qui nuancent d'avance de relativisme toute tentative de définition' M.D. Chenu, introduction à l'étude de Saint-Thomas d'Aquin, université de Montréal, publications de l'institut d'études médiévales, 1950, p52]. Mais c'est Albert Le Grand, que Gilson considère comme le père de la Philosophie moderne['C'est une chose assez curieuse que l'on ait pris l'habitude de citer Luther, Calvin, ou Descartes, comme les libérateurs de la pensée, et de considérer Albert le Grand comme le chef de file des obscurantistes. On ne voit pas que s'il y a aujourd'hui une philosophie comme telle, c'est au patient labeur des penseurs médiévaux qu'on le doit […] Si la caractéristique de la pensée moderne est la distinction entre ce qui est démontrable et ce qui ne l'est pas, c'est bien au que la philosophie moderne a été fondée, et c'est avec Albert le Grand, qu'en se limitant elle-même, elle prend conscience de sa valeur et de ses droits' Ibid, p167 & 169] qui mettra en place tout le matériel philosophique utilisé par saint Thomas d'Aquin['Le principal mérite d'Albert le Grand consiste en ce qu'il a vu le premier quelle énorme valeur d'utilisation la philosophie d'Aristote représentait pour le monde chrétien. Il semble avoir compris d'emblée qu'en présence d'une doctrine si nettement supérieure à celle dont l'église disposait, mais si différente du christianisme par l'esprit qui l'animait, on ne pouvait ni l'accepter telle, ni se contenter de la nier […] Mais après cette ébauche féconde d'érudition germanique, il fallait une pensée latine pour mettre au point, choisir et ordonner' Ibid, p163 & 170] ainsi que d'autres champs d'ouverture['Mais il faut reconnaître que l'œuvre indifférenciée d'Albert le Grand comportait des virtualités très diverses dont une partie seulement devait trouver dans celle de Saint Thomas d'Aquin son complet développement. Le maître avait mieux senti que le disciple ce qu'il y a de fécond dans la pratique de l'empirisme aristotélicien' Ibid, p171]. Les œuvres alchimiques conséquentes furent['Aurora Consurgens (peut-être apocryphe)', cf Bonardel; Ces 3 titres sont cités dans 'Françoise Bonardel, l'hermétisme, PUF 1985, p58'. Les 2 ouvrages cités manquent souvent à la bibliographie de Saint-Thomas d'Aquin, bon nombre de 'thomistes' n'appréciant pas cet aspect de son œuvre] :
- Albert Le Grand : De Alchimia
- Saint Thomas d'Aquin : Traité de la Pierre Philosophale
- Saint Thomas d'Aquin : Aurora Consurgens
- L'école d'Oxford, le traditionalisme scientifique
C'est sous l'influence de
Robert Grossetête chancelier de l'
université d'Oxford, et traducteur de
l'Éthique à Nicomaque , et de
Pierre de Maricourt, que naquit la très singulière pensée de
Roger Bacon, 'qui annonce
Francis Bacon et
René Descartes'
[Gislon, Ibid p208]. Son approche de la scolastique diffère totalement de celle d'Albert Le Grand ou Saint Thomas: il subordonne le droit canon et la philosophie à la théologie, en empruntant la doctrine du verbe aux augustiniens et à Saint Bonaventure
[Ibid, p209 & 210]. Il est l'inventeur de 'la science expérimentale'
[Ibid, p217]. C'est l'étendue encyclopédique de son œuvre qui l'amène à l'alchimie, comme un sujet parmi d'autres : 'Les considérations dans lesquelles il se complaît sur l'alchimie et l'astrologie montrent qu'avant les philosophes de la Renaissance il croit à la possibilité d'en faire sortir des sciences positives'
[ Ibid, p219]. 2 documents alchimiques lui sont attribués
[Bonardel, Ibid p59]:
- Une 'Lettre sur les prodiges de la Nature et de l'Art
- Une compilation de traités dans son 'Miroir d'alchimie'
, l'apogée
L'alchimie commence à prendre ses distances avec l'Église, sur laquelle elle avait pris naissance et qui l'avait jusque-là tolérée. La réforme se prépare, les doctrines théosophiques apparaissent, l'illuminisme se développe. L'approche purement théologique devient ambivalente pour se muer en descriptif analogique. La grâce divine reflète la pierre, le discours prend plusieurs significations : théologique, métaphysique et physique. L'alchimie, frappée d'hérésie, se fonde en doctrine secrète pour échapper à son bourreau. Il faut désormais une érudition et une capacité de discernement pour entendre les textes masqués sous d'épais voiles. C'est dans ce contexte que naîtra le foisonnement de textes le plus important de toute l'histoire occidentale['Nous empruntons à René Alleau la classification suivante […] On nomme cet ensemble monumental : le corpus alchimique traditionnel […] Les 3 dernières catégories comptent environ 6000 ouvrages' L'alchimie, par JM varenne, MA éd. 1986, p67 & 68], mais aussi le plus obscur. Les auteurs les plus caractéristiques sont Guillaume de Loris (Roman de la rose), Flamel, Ripley, Bernard de Trévise, Isaac le hollandais, Paracelse, John Dee, Denis Zachaire, L'abbé Trithème, Salomon Trismosin, Basile Valentin, Kunrath. À cette époque, la capitale de l'alchimie est Prague, et à peu près tous les érudits y convergent. Cette ville jouera le rôle d'Alexandrie dans l'Antiquité.
, le déclin
Avec la Renaissance, le siècle des Lumières, et l'avènement du matérialisme, se développera au cours de ces trois siècles un schisme que l'on pourrait appeler 'laïcité métaphysique'. Les succès des approches cartésiennes et kantiennes propagent l'idée que la Nature est concevable dans sa forme observée, mesurable, indépendamment d'une causalité qui la transcenderait. La Science est née. Même si de grands alchimistes marquent encore cette époque (l'anglais Eyrénée Philalèthe (dans la première moitié du ), le médecin suisse Jean-Frédéric Schweitzer dit Helvétius à la fin du , Jean-Baptiste Alliette (1738 – 1791), dit Etteilla ([1]
) au , Albert Poisson à la fin du , même si certains scientifiques défendent encore les principes hermétiques (Leibniz[http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=2007864]
[http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=2007913],
Newton[Voir le chapitre Newton alchimiste dans l'article sur Newton]), l'alchimie est progressivement assimilée à une proto-chimie, pour finir par voir son arrêt de mort signée par Lavoisier. Au , les quelques alchimistes résiduels sont considérés comme des curiosités, vestiges d'une époque révolue.
La franc-maçonnerie s'empare de l'alchimie
L'alchimie médiévale et la franc-maçonnerie ont une origine commune: le siècle des cathédrales. La première est attestée par l'importante iconographie sculptée due à l'apparition des premières écoles, notamment l'École de Chartres, la seconde est attestée … par son nom! C'est là un mystère qui n'a retenu que peu d'attention, et qui pourtant reste fondamental: pourquoi un mouvement dont l'appellation (la franc-maçonnerie) renvoie au siècle des cathédrales, même si c'est par sa connotation corporatiste, a-t-il mis plus de 5 siècles pour se manifester? Ce qui amène à la question basique: Qui a encodé le symbolisme hermétique dans la cathédrale? L'alchimiste ou le maçon (car si c'est le maçon, il devient, par définition du symbole qu'il encode, un alchimiste)? 2 hypothèses peuvent venir à l'esprit, bien qu'il n'y ait à ce jour aucun élément pour se prononcer:
- Les maçons, soucieux d'échapper à la 'chasse aux sorcières', ont opté pour la même stratégie que les alchimistes (passer pour des chimistes fumeux ou des escrocs mus par la seule vénalité), se sont fondus parmi eux, ou restèrent simplement secrets, et se sont montrés à la première éclaircie, dans la période qui suit la renaissance.
- Le mouvement maçonnique serait tardif, et aurait procédé à 'de la récupération à rebours'.
Y a-t-il eu un lien entre l'effondrement de l'alchimie et l'apparition ('officielle', traçable, à partir du & siècle) de la
franc-maçonnerie? Les avis qui penchent pour une décadence de la maçonnerie, une maçonnerie bancale, à peine créée, sont nombreux parmi les analystes autorisés, parmi eux :
- Pierre Dujols opte pour une dégénérescence de la maçonnerie, en tant que dépositaire du mystère du Graal
[Cité par Fulcanelli, DP, T1, p292: 'Le Graal est le mystère le plus élevé de la chevalerie mystique et de la maçonnerie qui en dégénère']
- Oswald Wirth va encore plus loin, et parle de rituels allégés afin de se mettre à la portée d'une compréhension en peine
[O. Wirth, le symbolisme hermétique, Dervy 1969, p92: 'Tout l'ésotérisme maçonnique est très certainement renfermé dans les 3 grades dits de Saint-Jean, qui devraient suffire, si nous savions en extraire tout ce qu'ils contiennent. Ce sont, malheureusement, des grades trop profonds qui, par ce fait, ne sont pas suffisemment à la portée de la moyenne des intelligences. Aussi est-ce, au fond, pour les esprits médiocres que les grades furent multipliés au cours du '].
Ce qui est certain, pour avoir été démontré par un franc-maçon, et non des moindres
[O. Wirth, Ibid, voir chapitre 'hermétisme et franc-maçonnerie'. Wirth cite également les travaux d'un autre maçon qui va dans son sens, le F* Wilhelm Höhler, Hermetische Philosophie und Freimaurerei, Ludwigshafen 1905], c'est que, en dépit d'un patrimoine symbolique restreint
['Nous n'avons de biens à nous que nos outils de constructeur, les colonnes J* et B*, l'étoile flamboyante, et ce doit être à peu près tout. Le triangle équilatéral, avec ou sans oeil ne nous est pas spécial […]' O. Wirth, ibid, p53], et au semblant disjoint de l'hermétisme, le rituel maçonnique se fonde sur une base alchimique : 'Le symbolisme maçonnique constitue en effet un étrange assemblage de traditions empruntées aux anciennes sciences initiatiques. Il tient compte de la valeur kabbalistique des nombres sacrés et règle le cérémonial d'après les principes mêmes de la Magie. Mais c'est l'alchimie philosophique qui présente avec la maçonnerie les analogies les plus frappantes. Il y a, de part et d'autres, identité d'ésotérisme, les mêmes données initiatiques se traduisant par des allégories empruntées, les unes à la métallurgie, et les autres à l'art de bâtir. La FM n'est, à ce point de vue, qu'une transposition de l'alchimie'
[Ibid, p86. Pour les rapports entre les rituels et les opérations chymiques, voir le reste du chapitre].
Le , l'alchimie renaît de ses cendres
Nouvelles œuvres, nouveaux initiés:
En 1926 paraît, dans l'indifférence générale, un ouvrage intitulé Le Mystère des cathédrales écrit par un total inconnu, de surcroit anonyme, un certain Fulcanelli. Cette figure deviendra au cours du une véritable légende, en passe de dépasser le mythe de Faust[Les origines de l'hypothèse de la longévité de Fulcanelli proviennent de Canseliet :]
- « Vous venez de parler de Fulcanelli au présent?
- Oui, parce qu'il vit toujours. J'en ai eu la preuve. Comme je vous le disais à l'instant, pour lui le temps ne compte pas […] Les alchimistes, bien avant les savants de la physico-chimie, proclamaient que la matière c'était l'esprit, que l'esprit est la matière […] Oui, vous l'entendez, Eugène Canseliet parle de Fulcanelli au présent, Fulcanelli a donc cette année 1979 : 140 ans » Émission sur France Inter le 28 octobre 1979, interview par Jacque Pradel, retranscrit dans la collection 'Question de', N°51, Janv.-Mars 1983, le courrier du livre, p23. Un certain Canseliet, qui aurait été son élève, va venir souffler le chaud et le froid sur ce personnage, qui, selon la légende, aurait bénéficié du « don de Dieu », l'immortalité (il aurait été vu en Espagne âgé de 113 ans)[« Eh bien quand je l'ai revu, il avait 113 ans, c'est-à-dire en 1952. J'avais à cette époque 53 ans. J'ai vu un homme sensiblement de mon âge. Attention, je précise, Fulcanelli en 1922 et même avant, c'était un beau vieillard, mais c'était un vieillard » Ibid, entretien avec Canseliet]. Fulcanelli et Canseliet sont deux auteurs ayant publié quelques ouvrages d'une érudition titanesque au regard de l'alchimie, véritable synthèse de toute la connaissance alchimique et qui suffiraient par eux-mêmes selon les plus fidèles partisans. Sont également auteurs contemporain, Roger Caro, fondateurs d'une minorité spirituelle l'Église universelle de la nouvelle alliance, Kamala Jnana et Jean Clairefontaine, d'ailleurs peut être tous la même personne [1]
.
Considérations entièrement revues:
Richard Caron[voir: Alchimie, cahiers de l'hermétisme, dervy 1996, p185] fait état d'un regain d'intérêt notoire à partir du début , où « On voit s'intéresser à l'alchimie non seulement des occultistes de tous horizons, mais également des écrivains, une certaine partie de la bourgeoisie qui fréquentait les salons littéraires, et particulièrement le milieu médical qui depuis la fin du siècle précédent a fait soutenir, dans ses facultés, un grand nombre de thèses en médecine. » Cet auteur a établi une liste[Cette liste figure dans : Alchimie, cahiers de l'hermétisme, dervy 1996, p187 à 258] d'ouvrages, catalogues et revues, publiés pour la première fois ou réédités, de 1900 à 1995, de plus de 3000 titres relatifs à l'alchimie, liste qu'il estime non exhaustive. Il fait état d'un travail de plus grande ampleur entrepris par l’Anglais Alen Pritchard[Ibid, p185 - le titre de l'ouvrage est : Alchemy, a bibliography of english langage writings, Londres, Routledge & Kegan Paul, 439 pages]
En 1953 René Alleau publia aux éditions de Minuit un ouvrage fondamental : Aspects de l'alchimie traditionnelle avec une préface d'Eugène Canseliet. C'est d'ailleurs Alleau qui, en 1948, prononça une série de conférences sur l'alchimie auxquelles assista André Breton, et qui eurent un profond retentissement sur le chef de file des surréalistes. On doit au même auteur la collection Bibliothica hermetica
Parallèlement, l'anthropologie fait des pas de géant. Mircea Eliade, anthropologue et historien des religions du , développe dans Forgerons et alchimistes l'idée que l'alchimie, loin d'être l'ancêtre balbutiant de la chimie, représente un système de connaissances très complexe dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et commun à toutes les cultures. Il développe l'idée, selon l'analogie du macrocosme et du microcosme, que les transformations physiques de la matière seraient les représentations des modalités des rites ancestraux, dans leur trame universelle : Torture - Mort initiatique - Résurrection [« Il est significatif de retrouver dans l'opus alchymicum le vieux thème de la torture, la mort et la résurrection initiatiques […] On reconnaît facilement dans la torture et le morcellement d'Ion le scénario spécifiques des initiations chamaniques. Au cours de l'opus alchymicum, on rencontre également d'autres motifs initiatiques; par exemple la phase appelée 'nigrido' correspond à la mort des substances minérales, à leur 'dissolutio' ou 'putrefactio', en somme à leur réduction à la 'prima matiera'. Toutes ces phases de l'opus alchymicum semblent indiquer non seulement les étapes d'un long processus de transmutation des substances minérales, mais aussi les expériences intimes de l'alchimiste » M. Eliade, Initiations, Rites, sociétés secrètes, Gallimard essais 2004, p261 & 262]. Dans 'un champ véritablement anthropologique' se situe également l'œuvre de Gilbert Durand; 'En mettant en évidence la fonction euphémisante de l'imagination, et plus généralement de tout processus de symbolisation, il voit dans cet exorcisme du temps et de la mort l'amorce de ce que les alchimistes nommèrent transmutation'[Bonardel, L’Hermétisme, p119; d'après elle, l'œuvre de Durand serait 'dans le sillage d'Oswald Spengler, d'E. Cassirer, de G. Dumézil et de Gaston Bachelard']. Gilbert Durand collabora à la collection 'cahiers de l'hermétisme'.
L'alchimie s'invite dans le cortège de la psychanalyse:
Dès le début du , la psychanalyse fit des emprunts au monde mythologique, à tel point que certains ont pu s'insurger contre une démonstration abusive par le symbole, qualifiée de scolastique freudienne[Voir Pierre Debray-Ritzen, la scolastique freudienne, fayard 1972. Un opposant à cette tendance fut Arthur Koestler: « Le concept d'inconscient s'entoura d'un halo mystique, ou dégagea une odeur de clinique; ce fut bientôt une boîte de Pandore que les sceptiques déclarèrent vide, quand d'autres s'en servaient comme une valise d'illusionniste, à double fond et tiroirs secrets » (le cri d'Archimède)]. Cette tendance d'appel au symbole devait naturellement prospérer au cours du siècle, et l'alchimie finit par infiltrer la Sorbonne, par l'intermédiaire d'un de ses éminents professeurs, Gaston Bachelard[Gaston Bachelard, agrégé de philosophie, enseigne à la Sorbonne jusqu'en 1954. Pour ses références à l'alchimie, voir notamment la psychanalyse du feu]. Entre temps, C.G. Jung fait une telle référence aux modalités alchimiques et à leurs iconographies qu'il y consacre un ouvrage entier[C.G. Jung, Psychanalyse et alchimie]. Même si les approches de Jung et de Bachelard divergent sur le fond[Par exemple, l'extrait de l'article de Liubov Ilieva & Stanimir Iliev : 'Sauf les domaines psychiques qui sont liés uniquement à l'esprit scientifique ou à l'âme poétique, Bachelard soumet à l'enquête les domaines où ils agissent ensemble. Les idées s’y mêlent aux images, les expériences - aux contemplations, ce qu'on peut observer surtout dans l'alchimie. Nous nous y retrouvons dans une zone, étudiée spécialement par Jung et par son école. Ayant en vue le contenu de L'Esprit et de L'Âme dans les ouvrages de Bachelard, examiné ci-dessus, nous pouvons noter que chez Jung l'analyse de l'alchimie se développe dans les cadres d'examen de L'Anima. De cette façon la psychanalyse de l'alchimie passe à l'enquête de l'archétypal, qui est en rapport avec le symbolisme religieux. Bachelard de son côté, analyse le rapport psychanalytique de l'alchimie avec l'esprit scientifique - c'est-à-dire la zone de l'Animus. Dans La Poétique de la Rêverie, Bachelard défini comme infructueuse l’expérience de ses travaux précédents -étudier du point de vue du Nouvel Esprit Scientifique - l'alchimie, à savoir, l'alchimie des quatre éléments. En effet, comme cela était exposé plus haut, « la réalité du deuxième degré » de la science ne peut pas être liée directement à l'archétypal, mais c’est l'archétypal qui se révèle dans psychanalyse de l'alchimie', voir http://www.imbm.bas.bg/imbm/LFHH/stani/library/bachelard1_fr.htm],
l'appel à l'alchimie a trouvé ses continuateurs, comme Marie-Louise Von Franz[qui parle de « la clé pratique de l'art royal conduisant à la confection de la 'Pierre' et introduisant dans le jardin des sages », Voir 'La voie de l'individuation dans les contes de fées, La fontaine de Pierre 1978] ou Étienne Perrot[Voir notamment ses commentaires de l'iconographie de L’Atlante fugitive de Michel Maier dans 'Les trois pommes d'or', La fontaine de Pierre, 1981].
Les universitaires se penchent sérieusement sur la question
En dépit de l'odeur de soufre qui émanait de sa réputation de fumisterie, en dépit de son effondrement général au , et de toutes les démonstrations qui étaient sensées en venir à bout, l'alchimie a continué à se maintenir au cours du . Ce paradoxe choqua quelques esprits[par exemple Titus Burckhardt : « Qu'un art foncièrement absurde fût capable, en dépit d'innombrables échecs et déceptions, de se maintenir avec une telle continuité et fidélité au sein des civilisations les plus diverses, c'est là un fait dont le caractère pour le moins improbable semble n'avoir choqué personne. Il faut donc admettre que, soit les alchimistes, dans leur désir de se tromper eux-mêmes, ont obstinément cultivé un mythe mille fois démenti par la nature, soit que leur expérience effective se situait sur un tout autre plan de réalité que celui dont s'occupe la science empirique moderne » T. Buckhardt, Alchimie, sa signification et son image du monde, Milan Arché 1974, p8], à tel point que la question commença par intéresser le milieu universitaire.
Bernard Gorceix[Ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris X, agrégé de l'université docteur ès lettres, maitre de conférences à l'université de Poitiers, voir Alchimie, Fayard 1980, p12 & 60], un des universitaires qui s'est penché sur ce paradoxe, a commencé par inventorier toute la lourdeur culturelle, la lacune béante, institutionnelle, voire institutionnalisée, qu'il a rencontré : 'Chez ses premiers historiens (de l'alchimie), le mépris pour toutes les spéculations, rejetées au rang d'obscurités, de 'délires mystico-allégoriques', s'affichait avec la meilleure des consciences […] Du , la tradition alchimique fleurit avec une puissance étonnante. Il suffit de consulter les catalogues des grandes bibliothèques. Cette tradition - ne serait-ce qu'au vu de l'importance matérielle de ses documents - exige une considérable réhabilitation. Hors de France, dans les pays anglo-saxons surtout, la réhabilitation est bien engagée. En France, alors que la spagyrie accompagne la vie intellectuelle européenne du temps des cathédrales à l'âge de l'homme, les grandes synthèses la citent à peine. Elle est toujours reléguée au rang de chimère, de folie marginale, d'égarement passager. Tenaces sont les préjugés. Nous ne disposons d'aucune histoire scientifique, complète et sérieuse, de la tradition alchimique entre le moyen-âge et les temps modernes'.
En règle générale, Le monde universitaire, celui qui étudia la question, fut relativement méfiant à l'égard de l'alchimie, qualifiant la doctrine d’« occulte » ou de « syncrétisme décadent »[tel fut le cas de R. Reitzenstein, A.D. Nock, W. Scott, J. Ruska et A.J. Festugière, voir F. Bonardel, l'hermétisme, PUF 1985, p9 à 22]. Leurs études permirent de replacer l'église au milieu du village, par une savante dissection des textes, en attribuant les nombreux éléments composites à leur source. Toutefois, leur approche fut jugée, par une autre universitaire, trop dépendante d'un environnement culturel sous-jacent[Voir Bonardel, ibid p9 : 'D'une remarquable précision historique, ces derniers témoignent néanmoins d'un manque de sympathie à l'égard de la pensée hermétique, souvent jugée à travers les normes philosophiques et spirituelles de la rationalité grecque ou de la théologie chrétienne'], et, par ailleurs, spécifiquement centrée sur un aspect particulier de l'alchimie, l'hermétisme alexandrin.
L'universitaire qui passa le plus de temps sur le sujet fut probablement, en France, le professeur Antoine Faivre. Outre ses 'rattachements institutionnels', il sera directeur d'une collection dédiée au sujet, les cahiers de l'hermétisme, chez Albin Michel, où paraîtront des études très poussées sur des aspects particuliers du sujet, études encadrées par un comité d'universitaires prestigieux[parmi eux; Henry Corbin, Gilbert Durand, Mircéa Eliade, Henri-Charles Puech]. Même si Faivre est très avare de son avis - on comprend que sa notoriété le cantonne à n'exposer que des faits -, quoique certaines indications donnent une orientation (Fulcanelli a sa sympathie[« Le ne nous décevra pas, celui de deux maîtres, Fulcanelli et Canseliet, de belle réputation chez les adeptes, dans le grand public aussi. Ils sont français, comme Pernety, mais leur lecture de l'alchimie est plus riche que celle du bénédictin, car bien d'avantage plurielle, feuilletée, nullement prisonnière de grilles monovalentes Toison d'or & alchimie, Arché 1990, p91]), il aura contribué à faire mesurer la profondeur du sujet.
Toute autre est l'approche de Françoise Bonardel[Agrégée de philosophie, docteur ès lettre, maître de conférence à l'université de Savoie, professeur de philosophie de la religion à l'université de Paris I-Sorbonne], et plus clairement engagée. Intriguée par le 'mode de propagation' de l'alchimie (mode qu'elle subdivise en trois catégories, contagion, transmission et rayonnement), elle emploie le même mode d'investigation qu'utilise l'arithmétique, le ppdc (plus petit dénominateur commun), afin d'en dégager un noyau irréductible, qu'elle nomme le « noyau opératoire », pour convenir « avec Halleux que l'idée de transmutation était en germe dans une pensée qui admettait l'unité fondamentale de la matière et qui considérait toute technique comme une mimesis de la nature susceptible de rejoindre et même de dépasser son modèle »[Philosopher par le feu, Seuil 1995, p28, citant Halleux, Les textes alchimiques, Brepols 1979, p63]. Par cette approche, elle finit par découvrir le fil d'Arianel, une structure unitaire reconnaissable en dépit des rideaux de fumée sensés la couvrir['En dépit de leur volonté parfois naïve de brouiller les pistes, la majorité des traités épousent néanmoins - fût-ce de façon exceptionnellement contournée - la 'logique' du processus naturel et artificiel qu'ils entendent à mot couvert restituer. Et l'on peut même déceler, dans les ouvrages les plus classiques, une sorte de 'plan type', ou, tout au moins, un certain nombre de développements obligés par lesquels il n'était alors que de se laisser à son tour guider pour que soit, de l'œuvre en son entier, rendu perceptible le tracé' Ibid, p39], structure qu'elle restitue dans une anthologie respectant 'le caractère foncièrement anhistorique de l'esprit alchimique'[ibid p39]. En découvrant l'objet fondu dans l'image d'Epina, Bonardel restitue… une autre image d'Épinal.
Une sommité que l'on n'attend pas dans l'exégèse alchimique fut Heidegger. Et pour cause, son expression, au semblant totalement étrangère à l'habituelle terminologie alchimique (pour le principe, voir l'étude plus bas : « La spéculation pure comme recherche dans l'œuvre non alchimique »), reste, selon Bonardel, conforme à la spéculation hermétique : « De tous les herméneutes contemporains, Heidegger est probablement celui chez qui l'hermétisme, dégagé de toute référence doctrinale traditionnelle, étranger à toute formalisation logique, trouve son expression la plus épurée, en tant que voie, voire même en tant que simple trace d'une possible voie, recueillement à l'écoute de l'être susceptible d'advenir à travers les étants »[Bonardel, l'hermétisme, ibid p113]. On reconnaîtra ici la définition de l'alchimie avancée par Bonardel (voir l'introduction de cet article), notamment 'le mode d'expression d'une philosophie non de l'être, mais de l'itération entre ses états multiples', ce qu'Heidegger nomme « les étants »[Voir Heidegger, acheminement vers la parole, notamment p114 & 115 où il considère l'herméneutique comme phénomène premier, avant le phénomène 'd'interprétation'. Pour le rapport entre le logos (assimilé par les philosophes grecs à Hermès) et les 'étants', voir les excellents commentaires de George Steiner, 'martin Heidegger', Albin Michel 1981, p45 & 84 : 'Anaximandre, Héraclite, Parménide, appartenaient à une existence primordiale de la pensée, en laquelle l'étantité de l'étant était immédiatement présente au langage, au logos. L'être des étants réside pour Platon en d'éternelles et immuables matrices de la forme parfaite, des 'idées' et pour Aristote en ce qu'il appelle energeia, la présence qui se déploie et se réalise dans la substance. Le concept aristotélicien avec son exploration des causes premières et des principes dynamiques établit les fondements de notre science […] L'insistance d'Heidegger à concevoir l'être comme une activité serait très proche de l'energeia d'Aristote et de sa doctrine d'une force formatrice dont l'élan téléologique anime tous les étants particuliers. Ces représentations aristotéliciennes engendrent l'image du monde et la logique de la scolastique médiévale où le jeune Heidegger avait été plongé'].
Jung : psychanalyse et alchimie
La mise en évidence d'un symbolisme alchimique convergent dans des civilisations éloignées dans le temps et dans l'espace, a également conduit le psychanalyste Carl Gustav Jung à s'intéresser à ce contenu en tant que révélateur d'une forme d'inconscient collectif.
Objet de l’alchimie
Généralités

Geber l'alchimiste Arabe
Les alchimistes étaient supposés chercher le secret de la fabrication de la pierre philosophale, ou « grand œuvre », censée être capable de transmuter les métaux vils en or, ou en argent. Mais derrière des textes hermétiques constitués de symboles cachant leur sens au profane, les alchimistes s'intéressaient plutôt à la transmutation de l'âme, c'est-à-dire à l'éveil spirituel. On parle alors de 'l'alchimie mystique'. Plus radical encore, l'Ars Magna, une autre branche de l'alchimie, a pour objet la transmutation de l'alchimiste lui-même en une sorte de surhomme au pouvoir quasi-illimité. L'alchimie a ainsi des aspects néo-platoniciens, séparant matériaux élevés et purs de leurs équivalents impurs et corrompus. Toutefois, la quête alchimique des premiers temps, celle de l'élixir, peut être simplement thérapeutique ; ce qui explique l'importance de la médecine arabe dans le développement de l'alchimie. On sait en effet que les médecins arabes vont développer une thérapeutique complexe, inventant des médications extrêmement sophistiquées (sans être nécessairement efficaces), et des procédés de transformation des produits naturels (comme la distillation, l'alambics étant une invention du monde arabe). La pierre philosophale, l'élixir, ces finalités des tentatives alchimiques sont aussi des panacée, des médicaments universels. En ce sens, même si l'alchimie n'est pas un ancêtre direct de la chimie, on observe chez Paracelse une transition entre alchimie et chimie par ce que le médecin suisse appelait iatrochimie.
L'alchimie était censée opérer sur une Materia prima, Première Matière, de façon à obtenir la pierre philosophale capable de réaliser la « projection », c'est-à-dire la transformation des métaux vils en or.
Trois principes fondent la métaphysique de l'alchimie : le sel, le soufre et le mercure, correspondant respectivement au centre moteur, émotionnel, et intellectuel[http://glossary.cassiopaea.com/glossary.php?id=96&lsel=A].
Les trois phases de l'obtention du sel sont distinguées par la couleur que prend la matière au fur et à mesure : œuvre au noir, au blanc, au rouge. Elles correspondent à trois types de manipulation chimique : noir (carbonisation), rouge (incandescence par ignition spontanée), blanc (calcination et lessivage répétés).
C'est par l'extraction que l'on obtient le Soufre (alchimie) et par la fermentation-distillation-rectification, le mercure , le sel étant obtenu par calcination. Notez que les alchimistes croyaient qu'en faisant brûler ou chauffer des choses, ils les rendraient pures car ils voulaient éliminer le phlogistique, fluide qui était «matériellement» la chaleur. Les « noces chimiques » dont le résultat est la pierre ou l'élixir s'opèrent entre le soufre et le sel par la médiation du mercure.
L'alchimie continue à l'heure actuelle de fasciner certains chercheurs. Selon certains alchimistes modernes, elle utilise les énergies de la vie pour transmuter les métaux ; cette énergie serait puisée également dans l'alchimiste lui-même. Ainsi seul un être vivant intelligent pourrait effectuer des opérations alchimiques. Vouloir automatiser les procédés alchimiques ne servirait donc à rien.
Le Grand Œuvre
Spéculations sur la finalité alchimique
- Le Grand Œuvre comme genèse cosmogonique
Les alchimistes parlent communément, au début de l'œuvre, de la couleur noire, associée à Saturne, et au Chaos primitif, 'où les semences de toutes choses sont confuses et mélangées'
[Voir par exemple Fulcanelli, Le mystère des cathédrales, p108 & 109 qui établit de savoureuses correspondances entre ces dénominations de la phase initiale : 'La couleur noire fut donnée à Saturne qui devint en spagyrie l'hiéroglyphe du plomb, en hermétique le dragon noir. Dans les temples d'Égypte, lorsque le récipiendaire était sur le point de passer les épreuves initiatiques, un prêtre lui glissait dans l'oreille: 'Souviens-toi qu'Osiris est un Dieu noir'. C'est la couleur symbolique des ténèbres, celle de Satan, et aussi celle du Chaos primitif, où les séances de toutes choses sont confuses et mélangées']. Réordonner ce chaos était la mission de l'alchimiste, c'est pourquoi ceux-ci n'ont pas hésité à faire appel à la genèse biblique
['Le grand œuvre alchimique se trouve traditionnellement assimilé à l'organisation du Chaos […] Les alchimistes occidentaux n'ont pas manqué de faire un parallèle entre le déroulement du grand œuvre et les étapes successives du processus cosmogonique décrit dans la Genèse' Serge Hutin, histoire de l'alchimie, Verviers 1971, p39 & 40].
[…]
Des résultats à la hauteur de la théorie ?
Loin de se cantonner à de simples spéculations sur la finalité de cet art, et à contrepied d'une connaissance exclusivement livresque, la littérature alchimique contient d'intéressantes indications sur ce que pourraient être ses aspects pratiques intermédiaires ou terminaux. Bien qu'il soit souvent délicat, voire impossible, de vérifier l'authenticité de ces dires, il convient néanmoins de citer certaines éventualités apparaissant dans les ouvrages:
Une lucidité accrue
Il convient ici de faire une intéressante liaison avec un symbole ancien, puisque des auteurs comme le Cosmopolite ont lié l'alchimie avec la philosophie antique. Ce symbole est le Hibou, ou la Chouette, l'emblème de la collection Budé des éditions 'Les Belles Lettres', qui fut le symbole des philosophes grecs, qui estimaient avoir la capacité de 'discerner dans l'obscurité'. A ce sujet, Bernard Hussons a relevé cette capacité comme une possible prérogative pragmatique de l'alchimiste: 'Cette conception se trouve déjà explicitement évoquée dans plusieurs sonnet du discours: 'Quiconque peut goûter sa liqueur pure et monde, il sent croître en ses yeux une grande clarté et se développer de toute obscurité' […] 'Aussi, quand la clarté du haut savoir décore l'esprit développé du brouillard ancien, de vulgaire doctrine, il voit tout, et rien n'est tant secret puisse il estre au monde qu'il ignore'. Il s'agit d'une connaissance infuse et immédiate, illuminative et non rationnelle et discursive, subite et instantanée'[ Bernard Husson, in Alchimie, cahiers de l'hermétisme, dervy 1996, p 35. Le texte cité provient d'un manuscrit de 1590, 'discours d'auteur incertain sur la pierre des philosophes, dont il n'existe que 4 manuscrits, et qui a été reproduit dans le même ouvrage par Husson].
La médecine universelle
voir à ce sujet , Élixir de longue vie et panacée
Le Corps de diamant-foudre.
Mircéa Eliade a mis en évidence les rapports du yoga tantrique avec l'alchimie occidentale: 'Le Vajrayâna tantrique visait à procurer un 'corps de diamant', incorruptible, soustrait au devenir. Comme l'alchimiste, le yogin opère des transformations par la 'substance', et celle-ci, dans l'Inde, est l'œuvre de Prakrti ou de çakti. Le yoga tantrique amorçait donc fatalement un prolongement alchimique: d'une part en maîtrisant les secrets de la çakti, le yogin parvient à maîtriser ses 'transformations', et la transmutation des métaux en or s'inscrit assez tôt parmi les siddhi traditionnelles; d'autre part, le 'corps de diamant' des vajrâyanistes, le siddha-deha des hathayogins n'est pas sans ressemblance avec le 'corps de gloire' des alchimistes occidentaux'[M. Elaide, le yoga, payot 1991, p273].
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Julius Evola]][Le yoga tantrique, Fayard, voir chapitre 'le corps de diamant-foudre'] fait état d'un feu intérieur, le feu de la 'transformation de la chair en torches ardente que subit Enoch'[citation de G.G. Scholem, les grands courants de la mystique juive, reprise par Evola, ibid], qui est 'un feu provenant de son propre corps qui menace de le dévorer'. On est d'ailleurs ici tenté de faire le rapprochement avec le 'feu du dedans' de Carlos Castaneda, illumination qui envahit le corps de Don Juan et ceux de son équipe lorsqu'ils quittèrent ce monde avec leur corps physique. Evola insiste bien sur l'aspect déconditionnant['En principe, il a mené à son terme l'œuvre de dépassement de l'état humain et de déconditionnement de l'être, et pourrait ainsi quitter le monde conditionné', Ibid] de cette fonction, sans toutefois que l'aspect physique extérieur en soit altéré['Il ne faut pas se méprendre en pensant qu'à la suite de cette transformation, le corps, considéré de façon extérieure et du point de vue des sciences positivisme occidentales, n'est plus composé de chair, nerfs, os, etc. La transformation dont il s'agit ne concerne pas les éléments physiques, mais la fonction. Le Moi s'est déplacé sur le plan supra-physique, et soutient et régit le corps à partir de ce plan. Ainsi le corps cesse d'être un vêtement de servitude, il devient un corps de liberté'. Ibid]. Dans la tradition tantrique, le corps devient un 'Siddha-rûpa', corps de diamant-foudre; en tibétain il est 'Ja-lus' (Corps arc-en-ciel)['on y serait visible et invisible à volonté, ce qui, lorsqu'on a admis tous les présupposés de la doctrine générale, est parfaitement compréhensible' Ibid].
Quelques mots sur la légende des immortels
Faust
[…]
Ce n'est pas le lieu de tenter une biographie du comte, déjà objet de quantités d'ouvrages, la plupart fantaisistes. Quelques mots suffiront, pour le reste, se reporter aux ouvrages cités. Connu en France en 1758, suite à une relation d'affaire avec le marquis de Marigny (frère de Mme de Pompadour qui présentera plus tard le comte à Louis XV dans l'appartement de la duchesse de Châteauroux)[La lettre reçu par le marquis de Marigny est reproduite partiellement dans l'ouvrage de Paul Chacornac, Le Comte de Saint-Germain, 1947. Pour l'étude historique détaillée des rencontres avec la cour française, voir Maurice Heim, le vrai visage du comte de Saint-Germain, NRF Gallimard 1957], le comte de Saint-Germain apparaît dans l'histoire en 1745[l'historien Sir Horace Walpole dit dans une de ses lettres : 'Il faut que je vous parle d'une sorte de fou, qui vit sous le nom de Comte de Saint-Germain, depuis 2 ans à Londres. Il ne veut ni dire qui il est, ni dire d'où il vient…', M. Heim, Ibid p64], date avant laquelle il n'existe à ce jour aucun témoignage historique accrédité. Dans la seconde moitié du , les témoignages historiques sont suffisamment nombreux et fiables pour attester l'existence du comte, bien que son nom soit un faux, comme il le dira d'ailleurs lui-même. Sa réputation sera fort contrastée, entre l'escroc fantaisiste et l'artiste brillant. Ce sera ensuite le black-out entre 1773 et 1776, date à laquelle il réapparaît à Leipzig, sous le nom du Comte de Welldone, où la cour de Dresde tenta de profiter de sa culture de 'chimiste'[Ibid, p186]. C'est à cette époque que débuta sa réputation de 'magicien' et de détenteur 'd'élixir de longue vie'[Le comte Lehndorff a retranscrit ses rencontres dans son 'journal', de même que M. d'Alvensleben. Ibid, p185 à 189]. Il meurt officiellement le 27 février 1784 à Eckernfoerde[Le docteur Lossau décrit, laconiquement il est vrai, sa mort dans ses mémoires, Ibid p219]. C'est à cet instant que commence la 'légende'. Malgré la mention de sa mort sur le registre paroissial, Maurice Magre indique qu'aucune tombe n'exista à Eckernfoerde à son nom[Ibid, p226]. De nombreux témoins, certains désintéressés['Mme de Genlis affirme l'avoir rencontré au congrès de Vienne 30 ans après sa mort', ibid p227; L'anglais Grosley dans son 'voyage en Hollande' (1833), l'aurait vu en 1793 dans une prison de la révolution, ibid p 228; Un érudit allemand, E. Oettinger, l'aurait vu en 1835, ibid p228], d'autres moins[On serait tenté de mettre dans cette catégorie les théosophes, qui récupérèrent l'entrevue de Franz Gräffer (et l'identification du comte à l'adepte 'Rakoczi') à la fondation du mouvement en 1875 (Leadbeater avait même déclaré s'être entretenu avec le comte), et les Rose-Croix (on se souviendra que la théosophe Annie Besant avait évoqué Rosenkreuz comme une des incarnations du comte) à la suite de la parution en 1934 du célèbre ouvrage 'Saint-Germain, le rose-croix immortel'], d'autres encore fantaisistes[Parmi le hit-parade des bouffonneries, il faut citer la palme d'or, l'apparition du Comte de Saint-Germain en direct à la télé en 1972, où il réalise en direct la transmutation avec un camping-gaz, et l'enquête non moins fumeuse de Pascal Sevran qui s'ensuivit], faux ou construits de toutes pièces[Parmi eux le plus célèbre, les fausses Mémoires de Mme d'Adhémar, par Lamothe-Langon, où le comte de Saint-Germain avait prophétisé la révolution française, Voir M. Heim, Ibid, p246 à 259], le verront apparaître épisodiquement, créant cet impénétrable fusion historico-légendaire où il est tout aussi tentant de basculer dans l'adhésion aveugle que dans le scepticisme systématisé.
Plus intéressante, et plus en rapport avec cet article, est l'approche 'traditionaliste'[Voir l'excellente analyse de Paul Chacornac, Le Comte de Saint-Germain, 1947; Charconac avait bien senti l'impasse de l'approche historique: 'Il serait tout-à-fait vain de chercher dans les documents historiques la preuve que le comte de Saint-Germain avait atteint un degré d'initiation plus ou moins élevé']. Selon Heim[Ibid, p162 & 178], le Comte de Saint-Germain faisait partie de la confrérie rosicrucienne, ainsi que de la stricte observance d'Allemagne 'fondée par le baron de Hund, qui succéda à Marschall de Bieberstein comme grand maître provincial de la VII° province du rite écossais'. C’est aussi la position de Stanislas de Guaita[Le serpent de la genèse, première septaine, le temple de Satan, Durville 1915, p305 : ‘Mais, indépendamment de grand mouvement théosophique dont l’Allemagne était le centre, nombre de personnages extraordinaires, revêtus de missions secrètes, parcourent l’Europe, dont ils étonnaient les capitales. Le comte de Saint-Germain, et Joseph Basalmo (plus tard comte de Cagliostro) valent d’être cités en première ligne. Tous deux ambassadeurs, suivant Cadet de Gassicourt, étaient spécialement chargés d’établir une correspondance entre les divers chapitres’ Stanislas De Guaita fut, rappelons le, le maître d’Oswald Wirth, une des grandes figures de la maçonnerie du début du ]. Toutefois, si De Guaita réduit les enchantements du Comte de Saint-Germain à une simple capacité de conteur poétique et charismatique – doué pour le violon mais sûrement pas immortel, il le voit comme l’avant-poste redoutable d’un projet dont il convient de dire un mot : La thèse de De Guaita part du principe que sur les cendres de l’ordre du temple s’est reconstitué une maçonnerie secrète, sur la base de loges à 2 niveaux[Ibid p317, citant Cadet de Gassicourt : ‘Pour n’admettre à leur vaste projet que des hommes sûrs, ils inventèrent les loges ordinaires de la maçonnerie, sous le nom de Saint-Jean, de Saint-André, sociétés sans secret dont les pratiques ne servent qu’à donner le change et à faire connaître aux vrais maçons les hommes qu’ils peuvent associer à leur grande conspiration. Ces loges, que je pourrais appeler préparatoires, ont un but d’utilité réelle, elles sont consacrées à la bienfaisance’], dont l’objectif, vengeance multi-séculaire, fut de prospérer pour finir par décapiter la royauté, un dessein qui aura mis cinq siècles pour se réaliser. Il se base sur certaines indiscrétions de l’histoire qui précédèrent l’évènement[Notamment les aveux de Cagliostro qui parle de son initiation aux mystères de l’illuminisme en 1780 : ‘Nous, grands maîtres des templiers […] Cette secte avait décidé de porter ses premiers coups sur la France, qu’après la chute de cette monarchie, elle devait frapper l’Italie […] (au sujet de la secte des illuminés, dite de la haute observance) Elle a principalement en vue la destruction totale de la religion catholique et de la monarchie’ Vie de Cagliostro, publiée sur les documents du Saint Office, édition italienne de 1790, citée par Stanilas de Guaita, Ibid, p232 ; voir aussi la gravure de Paracelse, Ibid, p308, qui prophétise la chute des Bourbons ; se reporter à l’ouvrage pour les autres textes.]. Sur la base de cette hypothèse, le comte de Saint-Germain n’aurait été qu’un des émissaires préparant le terrain[Ibid p307 : ‘Saint-Germain, le premier, organisait en silence les clubs tapageurs du lendemain et fécondait de son or intarissable la future émeute], et son ‘or’ n’aurait été que l’investissement de la fortune colossale des loges[’Que la société a une grande quantité d’argent, dispersée dans les banques d’Amsterdam, de Rotterdam, de Londres, de Gênes et de Venise’ Aveux de Cagliostro, ibid]. Jules Doinel conclut également en ce sens, bien que, contrairement à De Guaita, il prête volontiers au comte toute sa panoplie de prérogatives surnaturelles[La Loque noire par ***, Paris, Pierret, s.d. (1889), cité par Chacornac, ibid, p236 à 238, qui semble émettre quelques réserves sur ce témoignage, avec cette note : 'Sous ces 3 étoiles se cache la personnalité de Jules-Stanislas Doinel, dit Jean Kotska, le fondateur de l'église gnostique]: 'On a de forte raisons de croire que le comte de Saint-Germain était un des plus puissants démons missionnaires de Satan […] Il avait été vu a plusieurs endroits à la fois[A rapprocher toutefois des déclarations d'un de ses élèves alchimiste, Eteilla, qui affirmait que le comte de Saint Germain était 2 personnes, suite à quoi Chacornac émet l'hypothèse que St Germain aurait pu être un group]