Histoire de l’autobiographie
La première autobiographie « reconnue » en tant que telle est celle de
Rousseau,
Les Confessions datant du (dont le titre a été inspiré par
les Confessions de
saint Augustin qui, elles, ne correspondent pas exactement au genre de l’autobiographie : en effet, bien qu’elles soient l’une des premières œuvres d’introspection, les
Confessions d’Augustin n’ont pas pour but de mettre l’accent sur la singularité individuelle de l’auteur, mais au contraire de présenter sa vie comme un cheminement intellectuel et spirituel caractéristique de la condition humaine en général).
Le genre autobiographique a mis beaucoup de temps à s’imposer, même si l’on peut trouver de nombreuses œuvres plus anciennes s’y s’apparentant, quoique n’en respectant pas scrupuleusement tous les principes (Augustin d'Hippone, les Confessions, et même Jules César, Commentaires sur la Guerre des Gaules se rattachant au genre des mémoires). Au Moyen Âges n’existent que les biographie et les hagiographies, même si certaines œuvres comme Le Livre de Margery Kempe, mystique anglaise du XV siècle, contiennent également de nombreux éléments autobiographiques.
Au , avec l’humanisme, le genre s’affirme grâce à l’intérêt centré sur l’individu. On le voit avec
Montaigne et ses
Essais, bien que l’absence de chronologie nous défende d’y apposer le nom d’autobiographie au sens strict. Néanmoins, pendant la
période classique, elle ne connaît guère de véritable avancée, car on n’apprécie peu de parler excessivement de soi (« Le moi est haïssable », selon
Blaise Pascal).
C’est un peu plus tard, en
1782 que
Rousseau écrit la première véritable autobiographie — au sens moderne du terme :
les Confessions (d’aucuns tiennent néanmoins les
Essais de Montaigne pour l'œuvre fondatrice du genre).
Au , à la suite de Rousseau, les « récits de vie » connaissent un véritable engouement et nombre d’auteurs vont écrire leur autobiographie, tels Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe) et Stendhal (Vie de Henri Brulard). De plus avec l’apparition du romantisme, le 'moi' devient à la mode et nous assistons donc à une multiplication des œuvres autobiographiques.
Au , l’autobiographie change de nature avec le développement des sciences humaines : psychanalyse, sociologie et ethnologie y marquent un tournant, notamment avec l’apparition de la notion d’inconscient. L’autobiographie s’intériorise et la justification sociale s’estompe au profit d’une difficile quête de soi.
Caractéristiques du genre
Selon
Philippe Lejeune, on trouve derrière l’autobiographie un « pacte » conclu entre le lecteur et l’auteur : l’autobiographe prend un engagement de sincérité et, en retour, attend du lecteur qu’il le croie sur parole. C’est le «
pacte autobiographique ». L’auteur doit raconter la vérité, se montrant tel qu’il est, quitte à se ridiculiser ou à exposer publiquement ses défauts. Seul le problème de la mémoire peut aller à l’encontre de ce pacte.
Le projet autobiographique se caractérise donc par la présence de trois «je». Celui de l’auteur, du narrateur, et du personnage principal. Dans le cas de l’autobiographie, trois «je» se confondent, tout en étant séparés par le temps. L’alliance de ces trois «je» fait partie du pacte autobiographique.
Pour le reste, le projet autobiographique de chaque écrivain lui est particulier. Il est souvent défini en préface : celle des Confessions de Jean-Jacques Rousseau est considérée comme fondatrice.
L’autobiographie conjugue deux mouvements complémentaires :
- l’introspection : observation méthodique de l’auteur sur sa vie intérieure,
- la rétrospection : regard en arrière sur les faits passés.
C’est aujourd’hui un genre diversifié et en pleine expansion, à travers les genres parallèles que sont l’
autofiction et le
journal intime.
Difficultés
L’auteur d’une autobiographie se heurte à de nombreuses difficultés pour ce qui est du respect du
pacte autobiographique, parmi lesquelles :
- le problème de la mémoire, à l’image de Rousseau qui dit dans Les Confessions vouloir compléter son récit par « quelque ornement indifférent » si sa mémoire venait à le trahir, ou de Montaigne, qui dans ses Essais, « Des Cannibales », se plaint de sa mauvaise mémoire (« ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire ») ;
- la difficulté de l’utilisation de mots pour la description de certains éléments du vécu, comme Nathalie Sarraute qui hésite, dans Enfance, entre plusieurs termes afin de décrire un tropisme ;
- le décalage temporel entre le « je » présent et le « je » passé ;
- la nécessité du recours à des témoignages tiers (par exemple pour Chateaubriand, qui décrit sa propre naissance dans les Mémoires d'Outre-tombe), d’autant plus susceptibles d'être biaisés ou inexacts ;
- le refoulement éventuel d’un souvenir douloureux ( Marguerite Duras, l'Amant de la Chine du Nord où elle utilise la troisième personne du singulier pour décrire son enfance douloureuse ) ;
- la censure morale (pudeur) imposée par les convenances ;
- la nécessité éventuelle d’atténuer des vérités trop extravagantes pour rendre crédible le récit (exemple : Le Roman des Jardin) ;
- la conformité au message argumenté que l'œuvre s’est donné pour but de transmettre ou de démontrer (exemple : Les Mots de Sartre) ;
- le caractère nécessairement esthétique de l’autobiographie, qui peut empêcher de révéler la vérité (« Le paradoxe de l’autobiographie, son essentiel double jeu, est de prétendre être à la fois discours véridique et œuvre d’art », Philippe Lejeune).
- l’authenticité : le souci d’ordonner sa narration, de donner un sens à ses actes en les prenant avec du recul peut inciter un auteur à proposer une image falsifiée car reconstruite de lui-même
- l’inachèvement : l’autobiographie est en effet vouée à être inachevée, et c’est un truisme : l’auteur ne peut pas raconter sa mort...
Fonctions pour l’auteur

Jean-Jacques Rousseau
Différents facteurs entraînent un auteur à rédiger son autobiographie, et notamment :
- La volonté de laisser un témoignage, de lutter contre l’oubli (exemple : Primo Levi, Si c'est un homme) ;
- La volonté d’accéder à la postérité par l’écrit ;
- La nécessité de se soulager, de se libérer d’un poids, voire de se confesser (saint Augustin, Les Confessions) ;
- L’envie de s’analyser pour mieux se connaître, de dresser une image de soi, un bilan de sa vie, de se remettre en question (Sartre, les Mots) ;
- L’obligation de se justifier (Rousseau, les Confessions) ;
- La possibilité de l’utiliser pour défendre une thèse, un point de vue, ou transmettre un message, parfois au détriment de l’impartialité et de la justesse des faits (Sartre, Les Mots; Rousseau, Les Confessions, 'Le vol des Pommes');
- La possibilité de se créer une image, une apparence voulue et de la présenter au lecteur, c’est un moyen de faire changer le regard des autres sur sa personne, une sorte d’influence (mais le pacte de la sincérité est brisé)
- La possibilité de se remémorer des éléments qu’il a oubliés (W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec)
Intérêts pour le lecteur
L’autobiographie présente de nombreux intérêts pour son lecteur, par exemple :
- la possibilité de s’identifier à l’auteur grâce au caractère universel de certains faits présentés (par exemple, la naissance, l’enfance, l’amour, etc.) ;
- la possibilité de tirer une leçon de la vie exposée au bénéfice de la sienne ;
- les qualités littéraires de l'œuvre ;
- la possibilité de mieux comprendre la personne, ou son œuvre ;
- l’intérêt historique : peinture d’une époque.
Les genres de l’autobiographie
- L’autobiographie pure : Ma vie de Léon Trotsky en est un bon exemple.
- La confession : Ainsi Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, présenté plus tard par Michel Foucault.
- Mémoires : Mémoires de guerre, du général Charles de Gaulle
- Le journal intime, comme le Journal de Jules Renard ou celui des frères Goncourt.
- L’essai : réflexion sur la condition humaine à partir d’une expérience personnelle « Je suis moi-même la matière de mon livre » (Les Essais de Montaigne) ;
- Le roman autobiographique classique : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust en est un excellent exemple, qui s’approche de l’autofiction.
- L’autofiction : ce concept récent traduit la mise en fiction d’une vie personnelle (la Promesse de l’aube de Romain Gary). Une autofiction est un récit où il y a une alternance entre vie réelle de l’auteur et fiction. Cette part de fiction est en général indispensable pour comprendre l'œuvre, elle est indissociable de celle-ci. Par exemple dans W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec, la fiction sert à décrire des choses que l’auteur n’est pas arrivé à exprimer autrement. Ainsi, à travers la cité olympique qu’il dépeint, l’on peut reconnaître assez facilement les camps de la mort.
- Le fragment. Ce traitement fragmentaire de la mémoire, du souvenir, a été celui choisi par beaucoup depuis Joe Brainard et son I remember, datant des années 1960. Georges Perec construit ainsi son Je me souviens ; Hervé Le Tellier répond mille fois à la question unique « à quoi tu penses » ? dans Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable ; Valérie Mrejen raconte ses relations avec son père sous cette forme fragmentaire dans son roman Eau sauvage ; Edouard Levé fait se succéder sans logique apparente les phrases dans Autoportrait.
Exemples d’autobiographies
Bibliographie
- Paul de Man, 'Autobiography as De-facement', MLN, Vol. 94, No. 5, Comparative Literature. (Dec., 1979), pp. 919-930. (consulter
sur JSTOR, accès restreint)
- Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, 1971.
- Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, 1975.
- Philippe Lejeune, Je est un autre. L’autobiographie de la littérature aux médias, 1980.
- Philippe Lejeune, La Pratique du journal personnel, 1990.
- Philippe Lejeune, Pour l’autobiographie, 1998.
Voir aussi
Liens externes
Lien de référence
Conférence
Liens scolaires
Texte littéraire