Approche informelle
Brouwer a fondé l'intuitionnisme comme une position philosophique vis-à-vis des mathématiques ; cela l'a conduit à rejeter certaines formes du raisonnement mathématique traditionnel, qu'il jugeait contrintuitives. En fait, il refusait deux concepts.
- Le tiers exclu, qui consiste à dire qu'étant donnée une proposition , soit on a , soit on a , formellement . A titre d'exemple, il rejetait la démonstration suivante de la proposition : «Il existe des nombres irrationnelss et , tels que est un nombre rationnel» :
«Posons , et maintenant si est rationnel prenons , sinon prenons et nous avons qui donne le résultat puisque est évidemment rationnel». La critique de cette démonstration est qu'elle utilise le tiers exclu et qu'elle ne dit pas quel
fait marcher les choses. En fait, un théorème d'analyse affirme que
est irrationnel et que c'est le
qu'il faut choisir, mais la démonstration fondée sur le tiers exclu ne le dit pas.
- L'existentiel non constructif. Brouwer veut que quand un mathématicien affirme il existe tel que est , que l'on écrirait formellement , il donne aussi un moyen de construire qui satisfait .
Brouwer a donc prôné une mathématique qui rejetterait le
tiers exclu et n'accepterait que l
'existentiel constructif. Cette attitude a été assez violemment critiquée par des mathématiciens comme
David Hilbert tandis que d'autres comme
Hermann Weyl y ont souscrit. Une fois formalisée, trois faits font de la logique intuitionniste une logique à part entière : l'existence de modèles qui font d'elle un système complet de déduction, la découverte de son contenu calculatoire, connu sous le nom de
correspondance de Curry-Howard, enfin le fait qu'elle est une
logique modale. La logique intuitionniste n'a donc rien d'exotique. Allant plus loin, le logicien
Jean-Yves Girard a proposé une logique plus faible que la logique intuitionniste, qu'il a appelée la
logique linéaire, qui se trouve à la base de toute logique et qui permet de mieux comprendre la logique intuitionniste en particulier.
La logique intuitionniste revisite aussi le concept d'implication. L'implication n'est plus l'implication matérielle . Quand un mathématicien intuitionniste affirme , il veut dire qu'il fournit un procédé de «construction» d'une démonstration de à partir d'une démonstration de . Ceci est d'ailleurs la clé du contenu calculatoire de la logique intuitionniste.
Approche formelle
Nous venons de voir que l'implication et la disjonction ne sont plus liées. Mais en fait cela va plus loin: une des caractéristiques de la logique intuitionniste est le fait que chaque connecteur (
) et chaque quantificateur (
) doit être défini à partir de ses propres règles, autrement dit il n'y a pas de moyen de ramener la logique à un connecteur et à un quantificateur. C'est pourquoi nous allons donner des règles pour chaque connecteur.
La logique implicative minimale
Pour introduire la logique intuitionniste, le plus simple est de commencer par la
déduction naturelle en
logique implicative minimale, qui est la logique propositionnelle dans laquelle il n'y a qu'un connecteur, l'implication
.
Rappelons qu'en déduction naturelle doit se lire «de l'ensemble de propositions on déduit la proposition ».
Il y a alors deux règles (voir plus bas Lecture des règles) :
.
La première régle s'appelle la règle d'élimination de l'implication, tandis que la seconde règle s'appelle la règle d'introduction de l'implication. On remarque que l'élimination de l'implication est aussi le modus ponens bien connu. La méthode qui consiste à avoir pour chaque connecteur une (ou des) règle(s) d'élimination et une (ou des) règle(s) d'introduction est typique de la déduction naturelle et nous allons la retrouver par la suite.
Ce système de déduction est très simple (rasoir d'Ockham), mais il est moins puissant que la logique classique, car on ne peut y démontrer ni la loi de Peirce ni la proposition
Lecture des règles
La règle d'élimination de l'implication peut se lire comme suit : si de l'ensemble d'hypothèses je déduis et si de plus de l'ensemble d'hypothèses je déduis alors de l'ensemble d'hypothèses je déduis . Nous verrons (section interprétation de la logique intuinonniste) que l'expression «je déduis» prend un sens plus fort en logique intuitionniste qu'en logique classique. La règle d'introduction de l'implication, quant à elle, peut se lire comme suit : si de l'ensemble d'hypothèses et de l'hypothèse je déduis alors de l'ensemble d'hypothèses je déduis .
La logique propositionnelle intuitionniste
On conserve les règles de la logique implicative minimale concernant l'implication.
L'absurde
L'absurde est la proposition, notée
, qui traduit une proposition essentiellement fausse. Elle est régie par une règle:
Cela signifie que si un ensemble de propositions conduit à l'absurde, alors de cet ensemble de propositions , je peux déduire n'importe quelle proposition .
Cette règle est aussi la règle d'élimination de l'absurde. Il n'y a pas (heureusement!) de règle d'introduction de l'absurde. Le nom de cette règle ne doit pas la faire confondre avec la règle de raisonnement par l'absurde (reductio ad absurdum) qui n'existe pas en logique intuitionniste. En effet le raisonnement par l'absurde est étroitement lié au tiers exclu et n'est pas constructif.
Remarque: en logique classique cette règle n'est pas utile, car elle est une conséquence du raisonnement par l'absurde.
La négation
Traditionnellement, on considère la négation comme une abréviation. Plus précisément on dit que
est en fait une abréviation pour
. Il n'y a donc pas de règles spécifiques à la négation.
La conjonction
On introduit un nouveau connecteur binaire
, representant la conjonction de deux formules. On lit
:
A et B. On lui associe deux régles d'élimination,
et
, et une régle d'introduction.
La disjonction
On introduit un nouveau connecteur binaire
, representant la disjonction de deux formules. Il est en quelque sorte symétrique du connecteur
. Ainsi, on lui associe une régle d'élimination et deux régles d'introduction.
On remarque que la règle d'élimination de la disjonction est une règle tryadique, c'est-à-dire qu'elle a trois prémisses.
Le calcul des prédicats intuitionniste
Interprétation de la logique intuitionniste
Approche intuitive
La logique intutionniste peut être vue comme une logique modale, munie de la modalité de nécessité, notée où l'implication intuitionniste est , quand est l'implication classique. Cela peut se lire nécessairement p implique q. L'idée des modèles de Kripke est de créer une hiérarchie qui donne de plus en plus de «nécessité» aux implications. Notons que comme cela ne concerne que l'implication intuitionniste, il n'y a qu'elle qui sera concernée par cette hiérarchie.
La sémantique de la logique intuitionniste est fondée sur les modèles de Kripke. Ces modèles sont eux-mêmes fondés sur des mondes dans lesquels opèrent la sémantique classique (en 0 et 1 pour le calcul des propositions). Ces mondes peuvent être vus comme des contenus d'information de plus en plus riches. Ils sont donc hiérachisés par une relation d'ordre (la relation d'accessibilité). Si une proposition est «satisfaite» dans un monde, on dit que ce monde force la proposition. Un monde force une proposition , si tous les mondes qui le dominent hiérarchiquement forcent . Comme la nécessité ne va être appliquée qu'à l'implication, nous dirons qu'un monde force si pour tous les mondes m qui le dominent hiérarchiquement, on a m force dès que m force .
On dira qu'un modèle de Kripke satisfait ou modèlise une proposition si tous les mondes qu'il contient forcent cette proposition.
Une proposition est valide, si elle est satisfaite par tous les modèles.
On peut montrer que la logique intuitionniste est correcte pour les modèles de Kripke, c'est-à-dire que toute proposition prouvable en logique intuitionniste est valide dans les modèles de Kripke.
Or on peut montrer que les propositions suivantes ne sont pas valides pour les modèles de Kripke:
- ,
- (loi de Peirce).
On en conclut que ces deux propositions, qui sont pourtant des tautologies classiques, ne sont pas prouvables en logique intuitionniste.
On montre que les modèles de Kripke sont complets pour la logique intuinionniste, c'est-à-dire que toute proposition valide est prouvable.
Approche formelle
Dans cet article nous ne considèrons que les modèles de la logique propositionnelle qui forment un exemple de sémantique de Kripke.
Un modèle est formé d'un triplet .
- est appelé l'univers et ses éléments notés sont appelés des mondes,
- est une relation d'ordre ,
Un
cône est un ensemble
de mondes (
) tels que
et