L'esthétique postmoderniste
Recyclage de formes préexistantes : citation, pastiche, parodie
Si le modernisme se caractérise par la création de formes nouvelles, le postmodernisme réutilise des formes préexistantes. Là où
Le Corbusier veut renouveler complètement non seulement le style des bâtiments mais la conception même de l'habitat, un architecte tel que
Ricardo Bofill utilise des éléments décoratifs empruntés à l'art classique ou antique (colonnes, frontons, etc.). L'innovation moderne se fonde toujours sur l'oubli ou l'ignorance des traditions propres à chaque art qui sont considérées comme un frein à l'originalité. Ce qui caractérise au contraire l'artiste postmoderne, et son originalité, c'est au contraire qu'il a sû acquérir une maîtrise assez parfaite de l'histoire et des techniques les plus académiques de son art.
Les références à l'art du passé peuvent prendre des formes très diverses, depuis l'utilisation de détails stylistiques jusqu'à l'application rigoureuse de règles formelles anciennes. Les modalités peuvent également varier, de l'hommage à la citation ironique. Mais le plus caractéristique de l'attitude postmoderne est l'« hommage ironique » qui joue sur l'ambiguïté : ainsi l'hommage à Nijinski du sculpteur Barry Flanagan présente un lièvre burlesque dans une pose du danseur.
Syncrétisme esthétique : collage, mixage et mélange
L'œuvre postmoderne se présente souvent comme un collage d'éléments hétéroclites sans souci d'harmonie. On prendra pour exemple le roman
At swim-two-birds de l'irlandais
Flann O'Brien qui met bout à bout des textes de genres aussi divers que le western et l'épopée médiévale, en passant par le conte de fées et le vaudeville.
Notons que le procédé du collage n'est pas en lui-même une spécificité du postmodernisme. Les romans modernistes de la trilogie U.S.A. de John Dos Passos ou ceux de la trilogie Les somnambules de Hermann Broch se présentent également sous forme de collages de textes appartenant à des genres divers. Mais dans ces deux cas, le but recherché est d'effectuer une synthèse entre ces éléments pour appréhender une réalité complexe : les U.S.A. pendant la grande dépression pour Dos Passos, la perte des valeurs en Europe occidentale pour Broch.
L'artiste postmoderne recherche au contraire le contraste entre les différents éléments et l'effet de distanciation qui en résulte.
Culture populaire et culture élitaire
Si le postmodernisme efface le temps et l'espace pour rendre toute la culture immédiatement présente, il efface aussi la hiérarchie entre culture élitaire et culture populaire. On peut citer par exemple l'adoption et le détournement de genres populaires par des écrivains : roman policier dans
Cosmos de
Witold Gombrowicz, roman d'espionnage dans
Lac de
Jean Echenoz, etc.
Un exemple particulièrement frappant de cet effacement est la convergence entre l'art contemporain et la publicité. Ainsi de l'Américain Andy Warhol, chef de file du pop art, qui fut publicitaire avant de devenir artiste et dont l'œuvre repose sur l'imaginaire populaire (marques, stars, clichés, etc.). À l'inverse, on voit de nombreuses publicités détourner des œuvres de l'histoire de la peinture.
De fait, la seconde moitié du siècle est marquée par l'explosion de la culture de masse, relayée par une industrie des médias toujours plus puissante. Cette culture médiatique touche toutes les classes sociales et devient l'un des fondements de l’imagination collective.
L'ironie postmoderne
L'ironie est considérée par certains auteurs comme la caractéristique essentielle du postmodernisme. Plus généralement, on peut considérer que là où le modernisme place l'auteur et la création au centre de son esthétique, le postmodernisme fait jouer ce rôle à l'interprétation. Le simple fait d'apporter un regard nouveau sur un texte ou une œuvre picturale amène à en faire une œuvre nouvelle. Le plasticien
Jeff Koons s'est ainsi rendu célèbre en transformant des objets
kitsch en œuvres d'art.
Ce regard ironique se pose aussi naturellement sur l'œuvre postmoderne elle-même, et aboutit à l'auto-commentaire. On pourra citer l'exemple de Feu pâle de Vladimir Nabokov, formé d'un récit poétique et du commentaire de ce récit, ou de L'œuvre posthume de Thomas Pilaster d'Éric Chevillard qui fonctionne sur le même principe. On est proche ici de l'effet de distanciation théorisé par Bertolt Brecht ou Victor Chklovski.
Épistémologie moderne et ontologie postmoderne
Le critique Brian McHale compare la différence existant entre le modernisme et le postmodernisme à celle qui sépare l'épistémologie (théorie de la connaissance) et l'
ontologie (théorie de l'être). Ainsi, le modernisme cherche à construire une image fidèle du monde réel, en dépassant les limites de la perception humaine. Le postmodernisme s'interroge plutôt sur le statut du monde fictionnel créé par l'œuvre d'art et son rapport au monde réel. L'exemple par excellence en est la vertigineuse nouvelle
Tlön, Uqbar, Orbis Tertius (publiée dans le recueil
Fictions) de
Jorge Luis Borges dans laquelle le monde réel est peu à peu colonisé par le monde fictionnel de Tlön. Il est clair que le postmodernisme se veut ainsi bien éclectique.
Le problème des précurseurs
Le postmodernisme est-il une ère nouvelle lié au développement du capitalisme post-industriel ou un aspect qui a toujours existé ? On peut en effet constater que de nombreuses caractéristiques de l'esthétique postmoderne se retrouvent dans des œuvres du passé.
En littérature, si les prémisses du postmodernisme apparaissent dans At Swim-two-Birds de Flann O'Brien (1939) ou dans Le chiendent de Raymond Queneau (1933), on remarque que ces auteurs ne font que reprendre une tradition qui remonte à Rabelais et Laurence Sterne, en passant par Flaubert (Bouvard et Pécuchet) ou Alfred Jarry (Gestes et opinion du docteur Faustroll, pataphysicien).
En architecture, on retrouvera des éléments postmodernes dans l'architecture de la Sécession viennoise ou celle de l'architecte slovène Jože Plečnik.
Il reste toutefois que le postmodernisme ne devient un trait dominant de la culture qu'à la fin des années 1970.
Exemples d'œuvres et artistes postmodernes
Nous présentons ci-dessous une liste succinte d'œuvres caractéristiques du postmodernisme, sans prétendre à l'exhaustivité. Des articles spécialisés ou des catégories permettent d'approfondir les différents aspects du postmodernisme.
Architecture
- James Wines, Notch project, supermarché Best, 1977, Sacramento
- James Frazer Stirling, Michaël Xilford et associés, le Théâtre de chambre à Stuttgart, 1979
- Michaël Graves, le Portland Public services public, 1980, le Sans Juan Capistrano public librairy 1981, etc..
- Ricardo Bofill, quartier Antigone à Montpellier
- Aldo Rossi, Il teatro del mondo, théâtre flottant pour la biennale, 1981, Venise
Mode
Musique
Arts visuels
Littérature
Voir aussi
Philosophie
Notes et références
Bibliographie
- Charles Jencks, Le Langage de l'architecture post-moderne (1979)
- Robert Venturi, D Scott Brown, L'enseignement à Las Végas, ou la Symbole oublié de la forme architecturale (1979)
- Bruno Zevi, L'an-historicisme du bauhaus et ses conséquences (1976)
- Peter Blake (architecte), Forms folows fiasco (1978) traduction française en 1980
- Philippe Muray, Le 19e siècle à travers les âges, 1984, Denoël
- Anthony Giddens, Les Conséquences de la modernité, trad française 2002, L'Harmattan
- Rosalind Krauss, L'originalité de l'avant-garde et autres mythes modernistes
- Arthur Danto, L'art contemporain et la clôture de l'histoire
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux (Capitalisme et Schizophrénie, tome 2)
- Jean-François Petit, Penser après les postmodernes
- Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes
- Brian McHale, Constructing postmodernism
- Ihab Hassan, The dismemberment of Orpheus: toward a postmodern literature
Voir aussi
Liens externes
- Article post-modernisme du Dictionnaire International des Termes Littéraires
- Wiener Postmoderne