Phonétique, morphologie et syntaxe
Phonétique
Voyelles : les ĭ et les ŭ (brefs) du latin ont conservé leurs timbres originels ( et ). Exemple : siccus devient sikku (et non comme en français, sec ou en italien, secco). Une autre caractéristique est l’absence de diphtongaison romane. Exemple : potet devient podet (prononcé parfois poðet), et non comme en italien può, en espagnol puede ou en français peut, où apparait une diphtongue.
Très archaïsant est également le maintien de et de devant et . Exemple : kentu pour cent en français, ou encore cento en italien.
Un caractère original du sarde est l’évolution de [-ll-] en [ɖ]. C’est un phonème cacuminal, souvent transcrit avec un ḍ (d pointé). Exemple beḍḍu pour bello (beau, en italien). Ce trait serait dû au substrat d'une hypothétique langue paléo-sarde, mal connue, et parfois désignée comme langue nouragique (des nuraghe). En tout cas, ce son existait avant les conquêtes phéniciennes ou romaines et se retrouve notamment en Corse-du-Sud et en Sicile.
Morphologie et syntaxe
- L’article défini sarde est original car il est issu de ipse (alors que dans les langues romanes, l’origine est le plus souvent ille, illu), d’où su, sa au singulier et sos, sas au pluriel. Des formes d'article de même étymologie se retrouvent en catalan baléare.
- La marque du pluriel est -s, comme dans toute la Romania occidentale (français, occitan, catalan, castillan, portugais). Exemples : sardu, sardus - pudda, puddas (poule) - margiani, margianis (renard).
- Le futur est construit avec la forme latine habeo ad. Exemple : app’a istàre (je resterai).
- L’interdiction se construit avec une négation (non) suivie du subjonctif, comme dans les langues romanes de la péninsule ibérique et en occitan. Exemple : non bengias ! (ne viens pas !).
Histoire et influences linguistiques
Il semblerait qu’il y ait eu en Sardaigne un
substrat linguistique très lointain (antérieur aux ères
phéniciennes et romaines) : la
langue nouragique (paléo-sarde), caractérisée notamment par le
son cacuminal, phonème particulier présent dans d’autres langues méridionales italiennes (et dans certaines formes du corse) mais aussi en
hindi ou en
suédois.
Le latin a néanmoins été la langue mère du sarde. L’examen des faits linguistiques tend à prouver que le latin de Sardaigne n’a pas connu certaines des évolutions qui ont en revanche affecté toute la Romania continentale, lesquelles se seraient produites au I siècle. Le relâchement des liens avec l’Italie péninsulaire (faute de liens maritimes fréquents ?) se poursuit jusqu’à l’arrivée des Vandales. La Corse et la Sardaigne avaient, à l’origine, le même parler que l’on considère comme un témoin résiduel de la Romania africaine. Mais ce parler s’est progressivement toscanisé en Corse et dans le nord de la Sardaigne, alors que le centre et le sud de la Sardaigne conservaient leurs parlers archaïques.
La Sardaigne, proche de l’Italie, a été en effet conquise par Rome dès 238 av. J.-C et a constitué, avec la Corse, un des greniers à blé de Rome. Mais deux ou trois siècles après sa conquête, elle semble avoir été un peu oubliée ou délaissée par l’Empire, produisant un isolement qui explique l'archaïsme du sarde. Au , les Vandales, peuple germanique ayant migré pendant les grands mouvements de population de l'époque, s’installent en Sardaigne. Ils seront suivis par les musulmans. Néanmoins, ces peuples ont très peu influencé la langue.
La Sardaigne appartiendra pendant un temps à la ville-État de Pise d’où une forte toscanisation, surtout constatée dans le nord de l’île comme aussi en Corse. Puis, de 1326 à 1713, elle est sous domination espagnole (catalane, puis castillane), ce qui a produit un superstrat catalan, puis castillan, qui a fortement influencé la langue, spécialement dans le domaine de l’administration, le sarde étant interdit. L’italien (toscan) devient la langue officielle du royaume en 1764.
En 1861, le royaume de Piémont-Sardaigne (capitale : Turin) est naturellement englobé dans ce qui va être le nouveau royaume d’Italie. En 1948, l’île acquiert une autonomie relative (elle reste une région d’Italie) mais toutefois importante : elle constitue une région à statut spécial, avec un parlement régional et un conseil régional, avec à sa tête un président élu.
Dialectes
Le sarde possède deux grandes variétés dialectales, l'une plus nettement archaïque, une plus en contact avec des superstrats italiens et espagnols.
- Le logoudorais ou logoudorien, parlé dans le centre-nord, divisé en trois sous-dialectes :
- le septentrional ;
- le logoudorais (logoudorien) central ou nuorais (autour de la ville de Nuoro), le plus archaïque ;
- le logoudorais (logoudorien) commun, reconnu comme le sarde par excellence.
- Le campidanais, parlé dans la partie sud de l’île (ville de Cagliari), à la fois plus influencé par l’italien et typologiquement plus proche des parlers italiens méridionaux :
Dans leurs formes écrites majeures, on distingue un
logudorese illustre et un
campidanese illustre, formes standardisées qui se disputent la suprématie littéraire. Un effort d’unification, notamment par une norme écrite unifiée, compréhensible et utilisable par tous les locuteurs.
Si SIL International distingue, au sein d'une macro-langue sarde (identifiant srd), quatre langues individuelles :
- Campidanese Sardinian [sro]
- Logudorese Sardinian [src]
- Gallurese Sardinian [sdn]
- Sassarese Sardinian [sdc],
ni le
sdn, ni le
sdc, très proches entre eux, ne correspondent à la définition d'une macro-langue sarde. Leurs traits sont nettement toscans, avec un pluriel en -i, un article italien mais avec du vocabulaire et certains traits sardes comme le
son cacuminal. Le sarde a servi de
superstrat ou d'
adstrat pour ces deux variantes. Ils correspondent à une bande dans la partie nord de l’île : le
sassarese (ou
sassarais) dans la région de
Sassari, en face des bouches de
Bonifacio, et le
gallurais (
province d'Olbia-Tempio), tous deux très proches du
corse de
Sartène avec lequel ils sont intercompréhensibles. Certains
linguistes les rattachent dès lors plutôt au
toscan qu’aux dialectes sardes, étant donné leur toscanisation du
XI au , et en font donc deux subdivisions du
corse ; d’autres, pour des raisons de regroupement régional, les mettent sur un pied d’égalité avec les deux variantes évoquées ci-dessus.
À noter aussi la présence en Sardaigne d'autres variétés romanes : (1) à l'Ouest, dans la ville d’Alghero (Alguer en catalan), persiste le catalan, sous une forme archaïque : l'alguérois ; au Sud-Ouest, dans les îles de San Pietro et de Sant’Antioco (Carloforte, Calasetta) subsiste un dialecte ligure tabarquin, proche du génois).
Aspects socio-linguistiques
Le premier à avoir évoqué le sarde et son caractère archaïsant est Dante qui écrivit notamment dans De vulgari eloquentia que les Sardes étaient les seuls Italiens à ne pas posséder leur propre langue vulgaire, parce qu'ils imitent le latin comme les singes imitent les hommes.
Pourtant la langue sarde a une tradition écrite vivace même si elle ne s'est pas forgée un standard durable. Pendant la domination aragonaiseaise, le catalan était la langue officielle, bientôt supplanté par le castillan, puis par l’italien (en 1764) dans le cadre du royaume savoyard). La présence d’îlots allophones (voir ci-dessus), notamment à Alghero (depuis le ) et dans les îles de San Pietro et de Sant’Antioco (depuis le ) constitue une trace de ces faits historiques.
Un rôle éminemment important pour la conservation de la langue sarde a été la tradition poétiques et les gare poetiche où l'improvisation et la verve des chanteurs attiraient les foules..
Le premier texte littéraire semble être celui d’Antonio Cano sur des martyrs locaux, au , dans une langue assez normalisée (mais qui se délitera un siècle après, en raison sans doute de la concurrence du catalan et du castillan) :
« Tando su rey barbaru su cane renegadu
de custa resposta multu restayt iradu
& issu martiriu fetit apparigiare
itu su quale fesit fortemente ligare
sos sanctos martires cum bonas catenas
qui li segaant sos ossos cum sas veinas
& totu sas carnes cum petenes de linu. »

Signalisation locale bilingue en italien et en sarde
Le sarde, comme les autres dialectes
non sardes de la région de
Sassari ou de la
Gallura, ou comme le
catalan ou le
génois tabarquin, est désormais protégé par la
loi régionale n° 26 du
15 octobre 1997 qui lui reconnaît le statut de langue régionale protégée et qui est entrée en vigueur le
1998 (intitulée :
Promozione e valorizzazione della cultura e della lingua della Sardegna). Le sarde est utilisé dans la signalisation routière bilingue de certaines municipalités.
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