Description
Cette réconciliation passe en particulier par la tentative de résoudre les tensions entre philosophie première (selon Aristote) et théologie, autrement dit entre une métaphysique générale (philosophie première appelée plus tard ontologie, ou ontosophie) et une science de l'être par excellence (plus tard, metaphysica specialis, la théologie).
Cette réconciliation avec la philosophie première est présentée dans la Somme théologique de Thomas d'Aquin. Au centre de cet ouvrage, on trouve une théologie de la Création (prima pars : Dieu, la création).
La réconciliation est soumise à la hiérarchie augustinienne : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas ». Il s'agit avant tout de mieux comprendre la foi chrétienne à la lumière de la philosophie antique.
La scolastique est aussi une méthode fondée sur l'étude et le commentaire des textes religieux et profanes fondamentaux et autorisés. Elle comporte trois types d'exercice : la lectio d’une part, la quaestio et la disputatio d'autre part. C'est sur cet aspect que se concentrera la critique rationaliste et moderne de la scolastique. Sa méthode est en effet une pure spéculation intellectuelle, fondée exclusivement sur le commentaire de textes ou le commentaire de commentaires, s'interdisant tout regard direct sur le réel.
La scolastique vue à mesure de la pénétration d'Aristote
Le développement de la scolastique fut essentiellement subordonné à la pénétration d’Aristote en Europe, ainsi qu’aux traductions des philosophes juifs et arabes (les plus importants étant Avicenne, Averroès, Maimonide) [Mouvement associé à la fondation des universités, voir E. Jeauneau, la philosophie médiévale, PUF 1975, p71 et suivantes] L’installation de la Physique et de la métaphysique d’Aristote en occident créa une véritable « révolution »[Le mot est de Jeauneau, ibid p73]. La Chronologie peut être décomposée comme suit :
- Pendant tout le Moyen-Âge, Aristote n’est vu que comme un logicien, et on ne connaît de lui que l’Organon[Ibid, p17], puis les Catégories et le Periermenias, bases sur lesquelles on ajoutera quelques sources indirectes, qui donnera un ensemble appelé vieille logique. C’est cette version qu’avait utilisé Abélard[Abélard, Par Jean Jolivet, Seghers 1969, p8 & 9]
- Vient le moment où « par Tolède, les chevaliers de la Reconquista apportent aux troubadours les échos de la poésie de l’Islam. Ce fut d’Abord la nature qu’Aristote découvrit aux esprits »[Introduction à l’étude de Saint Thomas d’Aquin, par M.D. Chenu, Université de Montréal, publications de l’institut d’études médiévales, 1950, p29]. C’est essentiellement Gérard de Crémone, à partir de 1134 à Tolède, ayant à son actif 86 traductions de l’arabe (ouvrages de mathématiques, d’astrologie, d’hermétisme)[D’après Sarton, Histoire de l’alchimie en Espagne, Par J. Garcia Font, Dervy 1980, p69], qui va traduire « la version des analytiques postérieurs, de la Physique, des traités du ciel et du monde, de la génération et de la corruption, ainsi que des premiers livres des météores »[Ibid]. D’après Jeauneau, ces premières traductions sont encore imprégnées de néo-platonisme[Op. Cit. p18]
- Les dates exactes d'arrivée des diverses traductions en France nous sont actuellement inconnues, bien qu'il soit fort problable que leur diffusion fut progressive. Néanmoins, E. Gilson[Etienne Gilson, la philosophie au Moyen-Âge, de Scot Origène à G. d'Occam, Payot 1930, p89] nous donne l'indication suivante: 'Il semble bien que quelque chose de la physique d'Aristote ait été connu dès la fin du XII° siècle'.
- En 1210, les livres de philosophie de la nature sont interdits[M.D. Chenu, op. cit. p29. Voir aussi Jeauneau, ibid, p73 : “Un concile tenu à Pais en 1210 prescrit : ‘nous défendons, sous peine d’excommunication, que soient lus à Paris, en public ou en secret, les livres d’Aristote sur la philosophie naturelle, ainsi que ses commentaires”].
- En 1215, plusieurs écoles s’assemblent pour fusionner et devenir l’Université parisienne, institution à part entière, avec ses propres statuts[Jeauneau, ibid p20]. L’universitaire y fonde sa méthode, la scolastique [J. Le Goff, la civilisation de l’occident médiéval, arthaud 1990, p478] qui connaîtra ses premiers déboires, du fait de l’inconciliabilité d’une culture importée avec la culture établie[« Les traducteurs de Tolède ont déversé sur l’Occident les produits copieux de la spéculation arabe. En 1210, le fait est signalé : ‘nec libri aristotelis, nec commenta legantur’. Le traité ‘de causis primis et secundis’ manifeste assez la séduction et le danger d’un syncrétisme déconcertant » Chenu, ibid p33]. A la faculté des arts de Paris, la logique d’Aristote est tolérée, mais non la physique et la métaphysique [Jeauneau, ibid p74]
- En 1231, le pape Grégoire IX « réitère l’interdiction du concile de 1210, mais ajoute que la Physique d’Aristote sera soumis à l’examen d’une commission et purgé de ses erreurs »[Ibid, p74]
- De 1230 à 1255, les barrières se rompent progressivement, sous l’impulsion d’Albert Le Grand et Roger Bacon en 1244, puis de Robert Grossetête, chancelier de l’université d’oxford qui termine la traduction de l’éthique à Nicomaque en 1247, et enfin de Saint Thomas d’Aquin en 1252[Chenu ibid p32], où « Saint Thomas a franchement opté pour Aristote »[Jeauneau, Ibid, p95]
- Cette éclaircie ne sera que de courte durée. En 1270, Etienne Tempier, Evêque de Paris, condamne l’aristotélisme, condamnation renforcée en 1277, où il dit : « qu’il pouvait exister plusieurs mondes, et que l’ensemble des sphères célestes pouvait, sans contradiction, être animé d’un mouvement rectiligne »[Pierre Duhem, études sur Léonard de Vinci, Paris 1906, Vol. 2, p411, cité par A. Koyré, études d’histoire de la pensée philosophique, Armand Colin 1961, cahier des annales N°19, publié avec le concours du CNRS, p33]. Cette date correspond, selon Duhem, à la naissance de la science moderne[A. Kyoré, ibid, p33]. Tempier, au nom d’une nécessité théologique, ouvrira une brèche béante à partir de laquelle se poseront les bases de la pensée moderne : « Si la science moderne n’est pas née en 1277, c’est la date où la naissance des cosmologies modernes est devenue possible en milieu chrétien »[Etienne Gilson, la philosophie au Moyen-Âge, Payot 1944, p460]
Quatre périodes
L'emprise de la scolastique se divise en quatre grandes périodes, même si l'influence de celle-ci s'étend au-delà.
Du début du à la fin du
La première période est marquée par la Querelle des universaux, opposant les réalistes, menés par Guillaume de Champeaux, aux nominalistes, représentés par Roscelin, et aux conceptualistes (Pierre Abélard). Mais la forme véritablement préparatoire à la scolastique sera l'école de Chartres qui redécouvrira Aristote[J. Le Goff, ibid, p441]
Cette période marque aussi l'apogée des exégèses médiévales. Celles-ci interprétaient les Saintes Écritures à travers la méthode scolastique qui révélait son quadruple sens : littéral, allégorique, tropologique, et anagogique. Chacun des quatre sens était connu et pratiqué depuis longtemps, mais cette doctrine des quatre sens de l'Écriture préconisait une interprétation plurielle du texte de la Bible. Hugues de Saint-Victor l'employa (De Scripturis).
Les œuvres d'Aristote sont traduites (en même temps que les traités scientifiques grecs et arabo-musulmans), par des équipes de philosophes chrétiens, juifs et arabes, notamment Averoès.
De la fin du à la fin du
Cette deuxième période est considérée comme l'apogée de la scolastique. Elle est appelée pour cette raison la grande scolastique. Les œuvres d'Aristote sont traduites du grec en latin par Albert le Grand et par Guillaume de Moerbeke, secrétaire de Thomas d'Aquins, et introduites dans les université.
Plusieurs sensibilités se sont exprimées dès cette époque. On note par exemple que Robert Grossetête à Lincoln, et Roger Bacon à Oxford, davantage portés vers l'expérience que vers la spéculation pure, avaient identifié quelques erreurs commises par Aristote à propos des phénomènes naturels, ce qui ne les empêcha nullement de reconnaître l'importance de la philosophie d'Aristote.
et
La troisième période est une phase de repli. Guillaume d'Occam prend position pour les nominalistes, et fonde une via moderna qui s'oppose au Thomisme, distinguant la philosophie de la théologie.
À partir du
À partir du , Ignace de Loyola donne une nouvelle impulsion au catholicisme. Il s'est formé à la philosophie d'Aristote à Paris, avec Pierre Favre et François Xavier. Il est l'un des principaux inspirateurs du mouvement de réforme catholique et renouvelle l'enseignement catholique en fondant la Compagnie de Jésuss. Les collèges et les universités jésuite intègrent les méthodes de la scolastique. On peut considérer qu'il s'agit d'un renouveau.
L'école de Salamanque en Espagne constitue un renouveau très important sur les grandes questions dont on débat pendant la Renaissance : droit naturel, économie.
Francisco Suarez, jésuite espagnol de l'école de Salamanque, est considéré comme le plus grand scolasticien après Thomas d'Aquin. Il semble être tombé dans un certain oubli, pourtant Descartes s'est appuyé sur ses dissertations métaphysiques pour critiquer la philosophie première de la scolastique.
Cependant, la scolastique va subir des assauts qui aboutiront progressivement à sa disparition.
Luther critiqua au début du ce qu'il considèrait être un syncrétisme : « En bref, tout Aristote est à la théologie ce que les ténèbres sont à la lumière.»
L'un des événements déclencheurs les plus importants fut l'apparition de la théorie de l'héliocentrisme au . La scolastique s'appuyait en effet sur l'œuvre d'Aristote. On savait qu'Aristote, dans ses livres de physique, avait commis quelques erreurs sur les phénomènes naturels. Certains écrits d'Aristote (la métaphysique, livres regroupés sous ce terme au ) plaçaient la Terre au centre de l'univers.
En 1632, Galilée écrivit le dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dans lequel il prit ouvertement parti pour la thèse héliocentrique, les thèses géocentriques étant défendues, dans sa mise en scène, par un aristotélicien, Simplicio. Ceci lui valut sa condamnation en 1633 (commuée en assignation à résidence par le pape Urbain VIII).
Les conséquences directes et indirectes de cette condamnation (voir Révolution copernicienne) furent considérables pour la scolastique, qui perdit progressivement tout crédit, et pour l'Église catholique en général :
« [...] au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles
[ Descartes parle du Collège royal de La Flèche où il fit ses études, et plus généralement des écoles scolastiques en Europe, extrait de la sixième partie du discours de la méthode], on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature
[Cité par Jean Bastaire le 13 juin 2007 à la Maison des polytechniciens, à une réunion du groupe X-environnement]. »
Ces mouvements philosophiques se prolongèrent dans la philosophie des
Lumières.
Période contemporaine
Même si le terme scolastique a une connotation négative du fait qu'il paraît attaché à une spéculation excessive, les papes ont constamment réaffirmé la profondeur de la pensée de Thomas d'Aquin :
« Un grand défi qui se présente à nous au terme de ce millénaire est de savoir accomplir le passage, aussi nécessaire qu'urgent, du phénomène au fondement. Il n'est pas possible de s'arrêter à la seule expérience ; même quand celle-ci exprime et manifeste l'intériorité de l'homme et sa spiritualité, il faut que la réflexion spéculative atteigne la substance spirituelle et le fondement sur lesquels elle repose. Une pensée philosophique qui refuserait toute ouverture métaphysique serait donc radicalement inadéquate pour remplir une fonction de médiation dans l'intelligence de la Révélation.
[Jean-Paul II, Fides et ratio, 1998.] »
« Avec une sagesse clairvoyante, Saint Thomas d'Aquin réussit à instaurer une confrontation fructueuse avec la pensée arabe et juive de son temps, au point d'être considéré comme un maître toujours actuel de dialogue avec d'autres cultures et religions. [...] Il sut présenter cette admirable synthèse chrétienne entre raison et foi qui, pour la civilisation occidentale représente un patrimoine précieux où l'on peut puiser aujourd'hui également pour dialoguer de manière efficace avec les grandes traditions culturelles et religieuses de l'est et du sud du monde
[ newscatoliques.org ]
. »
Principaux philosophes scolastiques
Il faut citer essentiellement :
Pour une liste plus complète, voir :
Liste de philosophes scolastiques
Note
Bibliographie
Voir aussi
Sur la philosophie
Sur Thomas d'Aquin et la scolastique
- Thomas d'Aquin
- (lien vers le Wikipedia anglophone, liste de philosophes médiévaux, dont tous n'appartiennent pas à la scolastique elle-même)
Sur la philosophie chrétienne
Liens externes