Membres du groupe
Note : pour plus d’informations sur les membres du groupe, leur collaboration à d’autres projets et leur production solo, se référer aux articles détaillés les concernant.
- John Lennon (né John Winston Lennon à Liverpool, le , devenu John Ono Lennon de son mariage avec Yōko Ono en 1969, et mort à New York, le ) : auteur-compositeur, chant, piano, claviers, harmonica et guitare rythmique, fondateur du groupe, membre de 1957 à 1970 ;
- Paul McCartney (né James Paul McCartney à Liverpool, le , devenu Sir James Paul McCartney par anoblissement en 1997) : auteur-compositeur, chant, piano, claviers, guitares et guitare basse, membre de 1957 à 1970 ;
- George Harrison (né à Liverpool, le , et mort à Los Angeles, le ) : auteur-compositeur, chant, guitare solo, sitar, claviers, membre de 1958 à 1970 ;
- Ringo Starr (né Richard Starkey à Liverpool, le ) : batterie, chant, auteur-compositeur (à quelques occasions), membre de 1962 à 1970.
John Lennon a résumé les débuts du groupe ainsi : .}}
Le « cinquième Beatle »
Un titre de « cinquième Beatle » fut attribué à un moment ou à un autre à :
- Stuart Sutcliffe, pour son rôle aux débuts du groupe, notamment à Hambourg ;
- Brian Epstein, découvreur, puis manager des Beatles ;
- George Martin, premier responsable d'une maison de disques (Parlophone, division d'EMI) à croire en eux, il produisit la quasi-totalité de leurs albums et écrivit la plupart des arrangements et des instrumentations avec les Beatles
[ Article sur George Martin.], jouant des claviers à l'occasion. Il continua à travailler avec Paul à partir de 1981 ;
- Neil Aspinall, « » des Beatles jusqu'en 1963, puis leur assistant personnel, il a été à la tête de la compagnie Apple Corps durant près de 40 ans avant de prendre sa retraite en ;
- Billy Preston, organiste, qui participa à l'enregistrement de l'album Let It Be en ;
- Jimmy Nicol, batteur, qui remplaça Ringo Starr, malade, pour une dizaine de concerts lors de la tournée australienne des Beatles en ;
- Klaus Voormann, artiste et dessinateur de la pochette Revolver et du coffret Anthology, grand ami des Beatles.
Pour sa contribution active à la musique des Beatles, dont il fut le producteur du début à la fin de leur carrière discographique (y compris pour l'album
Let it Be qui fut ensuite « surproduit » par
Phil Spector), arrangeur et fréquemment musicien additionnel, c'est à
George Martin que doit revenir ce titre symbolique.
Histoire du groupe
1957-1962 : les débuts
Rien ne m'a vraiment touché jusqu'au jour où j'ai entendu
Elvis. S'il n'y avait pas eu un Elvis, il n'y aurait pas eu les Beatles
.
John Lennon est un adolescent de Liverpool élevé par sa tante « Mimi » — Mary Elizabeth de son vrai nom[Ray Coleman, Lennon: The Definitive Biography, 1992, éditions Harper Paperbacks - Rev/Updated. .]. Son père, Alfred « Freddie » Lennon, un marin, a rapidement délaissé sa mère, Julia Stanley, et son enfant qu'elle n'avait pas les moyens de garder seule auprès d'elle. Dès qu'il découvre Presley et le rock 'n' roll, John veut devenir musicien, se procure une guitare et ne tarde pas à monter son premier groupe, The Quarrymen.
Le , à Woolton dans la banlieue de Liverpool, John Lennon, qui a alors 16 ans, et son groupe de skiffle donnent un concert pour la fête paroissiale de l'église St. Peter. À la fin du concert, Ivan Vaughan, un ami commun, présente Paul McCartney à John Lennon. Paul prend alors une guitare et joue Twenty Flight Rock d'Eddie Cochran devant un John un peu éméché mais néanmoins très impressionné. Quelques jours plus tard, Pete Shotton, autre membre des Quarrymen propose à Paul de se joindre au groupe. Celui-ci, qui n'a que 15 ans, accepte.
En , sur l'insistance de Paul, et malgré les réticences de John qui le trouve trop jeune, George Harrison intègre le groupe comme guitariste solo. À trois – guitaristes et chanteurs – au sein d'une formation à géométrie variable qui s'appellera à tour de rôle, The Rainbows et Johnny and the Moondogs, avec ou sans batteur, ils jouent dans les clubs de Liverpool, comme le Jaracanda, un coffee-shop dirigé par Alan Williams qui officie en tant que manager pour le groupe débutant. Ils se produisent également au Casbah, dirigé par Mona Best, la mère de leur futur batteur Pete Best. D'autres portes s'ouvrent ensuite, dont le Cavern Jazz Club, alors que le rock 'n' roll et le Mersey Beat, les styles des groupes de Liverpool, deviennent populaires dans cette ville.
Autodidactes, influencés par le rock 'n' roll (
Elvis Presley pour commencer, mais également
Chuck Berry,
Buddy Holly,
Little Richard,
Gene Vincent et bien d'autres) et le
blues noir américain, ils jouent les morceaux de rock du moment « à l’oreille », sans
partitions. Mais dès le départ aussi,
John Lennon et
Paul McCartney s'associent et s'entendent pour écrire ensemble des
chansons, par dizaines, affinant leur technique au fur et à mesure. Quelques-unes d'entre elles ressortiront sur les
albums des Beatles des années plus tard
. Ils partagent également un drame qui les rapproche : Paul McCartney a perdu sa mère Mary, terrassée par un
cancer du sein en
1956, tandis que la mère de John, Julia, meurt écrasée par une voiture conduite par un policier ivre en
1958.
Les futurs « Fab Four » utilisent différentes variantes de leur nom (Beetles, Silver Beetles, Long John and the Silver Beatles, Silver Beats) avant de se fixer sur le mot-valise « Beatles »[mot-valise formé sur les mots beat — en français « rythme » — et beetle, qui signifie « scarabée ».] » pendant l'année 1960. Il s'agit en fait de références au groupe accompagnant Buddy Holly, The Crickets, et au film L'Équipée sauvage avec Marlon Brandos, où il est question d'un gang du nom de « Beetles » (« scarabée »). Il fait aussi référence au rythme (beat) du rock 'n' roll (appelé beat music). Les quatre adoptent définitivement cette appellation (attribuée à John Lennon et Stuart Sutcliffe) en août 1960, lorsque débute leur premier engagement sérieux, à Hambourg, où ils rencontrent Klaus Voormann et Astrid Kirchherr.
Hambourg

L'Indra, un club hambourgeois où les Beatles jouèrent à leurs débuts
Cinq jours avant de partir pour l'Allemagne, le
, ils ont auditionné et engagé
Pete Best comme
batteur, alors que
Stuart Sutcliffe est leur
bassiste depuis le début de l'année. Mais ce dernier, copain de John Lennon, qui a pu rejoindre le groupe tout simplement parce qu'il avait assez d'argent (artiste-peintre en devenir, il a vendu une de ses toiles) pour s'acheter un instrument, ne sait pas en jouer. Il se produit dos au public afin que cela ne se voie pas. Sutcliffe tombe amoureux d'
Astrid Kirchherr (qui prend les premières photos du groupe, des clichés restés célèbres
[Quelques photos des Beatles prises par Astrid Kirchherr ]
.) et décide de rester à Hambourg en
1961 lorsque ses camarades regagnent l'Angleterre.
Paul McCartney, jusque-là guitariste au même titre que John Lennon et George Harrison, devient à ce moment-là le bassiste du groupe. Sutcliffe décède à 21 ans le d'une congestion cérébrale, trois jours avant que les Beatles ne posent à nouveau le pied sur le sol allemand pour un nouvel engagement de sept semaines au Star Club.
Les Beatles font en tout cinq séjours à Hambourg (d'août à novembre 1960, de mars à juillet 1961, d'avril à mai 1962, puis en novembre et en décembre 1962), le premier d'entre eux étant interrompu par le renvoi en Angleterre de George Harrison car il est encore mineur. Pour satisfaire le public des clubs de la cité hanséatique, les Beatles élargissent leur répertoire, donnent des concerts physiquement éprouvants, et recourent aux amphétamines pour rester éveillés. Les jeunes gens sont par ailleurs logés dans des conditions difficiles, quasiment insalubres.
D'autres groupes liverpuldiens se produisent à Hambourg, comme Rory Storm and the Hurricanes, dont le batteur se nomme Ringo Starr. Les Beatles envient sa notoriété et apprécient sa compagnie. Les deux groupes ont partagé l'affiche au Kaiserkeller pendant plus d'un mois en octobre et novembre 1960, et Ringo a déjà occasionnellement joué avec eux.
C'est aussi à Hambourg qu'ils décrochent leur premier contrat d'enregistrement, chez Polydor, et en tant qu'accompagnateurs du chanteur et guitariste Tony Sheridan. Le 45 tours My Bonnie par Tony Sheridan and The Beat Brothers est publié en .
« J'ai grandi à Hambourg, pas à Liverpool » dira plus tard John Lennon. Évoquant cette période des débuts, il racontera aussi : « Quand les Beatles déprimaient et se disaient « On n'ira jamais nulle part, on joue pour des cachets merdiques, on est dans des loges merdiques », je disais « Où on va, les potes ? » et eux, « Tout en haut, Johnny ! » Et moi « C'est où ça ? », et eux « Au plus top du plus pop ! » (to the toppermost of the poppermost) Et moi « Exact ! » Et on se sentait mieux. »
L'apport décisif de Brian Epstein
À leur retour d'
Allemagne, les Beatles ont acquis la maturité qui leur manquait, techniquement d'abord, sur scène ensuite. Après leurs deux premiers voyages formateurs à
Hambourg, le ,
Brian Epstein vient voir les Beatles au
Cavern Club de Liverpool, le café souterrain où ils se produiront près de 300 fois jusqu'au
.
Disquaire à l'origine, Epstein n’a jamais dirigé de formation musicale auparavant mais connaît quelques-uns des à-côtés qui mènent à la popularité d'un artiste. Il va devenir leur mentor et les propulser au rang de musiciens professionnels. Il va leur faire adopter une nouvelle tenue vestimentaire et abandonner les vêtements en cuir.
Les Beatles devront maintenant jouer en complet veston, comme les professionnels, avec leur coupe de cheveux caractéristique. Initiée par Astrid Kirchherr pour certains, par John Lennon et Paul McCartney à l'issue d'un court séjour à Paris en , pour d'autres, la « coupe Beatles » était déjà celle du personnage Moe dans Les Trois Stooges[Les Trois Stooges ]
. Brian Epstein fait aussi le tour des maisons de disques afin de leur faire signer un contrat d’enregistrement.
Epstein multiplie les tentatives auprès des grandes compagnies discographiques. Un échec chez Decca restera célèbre. Les Beatles y sont auditionnés le en enregistrant 15 titres en une heure. Dick Rowe, le directeur artistique (A&R) de Decca, sera surnommé dans le milieu « The man who turned down the Beatles » (l'homme qui a dit non aux Beatles) pour avoir dit au jeune manager « Rentrez chez vous à Liverpool, M. Epstein, les groupes à guitares vont bientôt disparaitre[The Beatles on Abbey Road ]
. »
L'intuition de George Martin
Finalement, seul
George Martin, alors producteur chez
Parlophone, une division d'
EMI, se montre intéressé. Début mai, Brian Epstein lui a fait écouter les
bandes Decca[Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988], rendez-vous est fixé pour une audition dans les
studios EMI d'Abbey Road, le
:
Quatre jours après être revenus d'Hambourg où ils honoraient un engagement au Star Club, leur 3e séjour dans la ville allemande, les Beatles arrivent aux studios de la route de l'abbaye. George Harrison raconte ainsi cette première audition :
« Les autres membres du groupe m'ont presque tué lorsque George Martin nous a enregistrés pour la première fois. En nous rejouant la bande, il nous a demandé : « Y a-t-il quelque chose qui ne vous plaît pas ? » Je l'ai regardé et j'ai dit : « Pour commencer, je n'aime pas votre cravate », et les autres : « Oh non ! On essaie de décrocher un contrat ici ! » Mais George avait lui aussi le sens de l'humour ».
« Ça a brisé la glace! », note-t-on du côté du personnel technique des studios EMI
George Martin a une intuition. Il décèle le potentiel des Beatles et décide de les « signer », mais il n’aime pas beaucoup le style de Pete Best et suggère de le remplacer pour les premières véritables sessions d'enregistrement. Le groupe ne se fait pas prier et s'en sépare en pour le remplacer par Ringo Starr, avec qui les affinités sont bien plus grandes. Une éviction brutale, qu'ils n'annoncent même pas eux-mêmes à Pete Best — c'est Brian Epstein qui s'en chargera. La formation restera dans cette composition, avec George Martin aux manettes, jusqu'à sa séparation.
Ils enregistrent les 4 et 11 septembre de la même année leur premier single, Love Me Do. Il est à noter que pour la version de Love Me Do qui est présente sur l’album Please Please Me, le batteur est Andy White, musicien de studio, tandis que sur le single publié le , c'est Ringo Starr qui tient la batterie ; George Martin ne voulait pas prendre de risques avec un autre batteur qu'il considérait médiocre. Toutefois, Ringo Starr - qui n'a jamais oublié cette « humiliation » - joue du tambourin sur la version de l'album, et ce premier titre publié par EMI sera pratiquement le seul où ce n'est pas lui qu'on entend derrière les « fûts ».
À l'instigation de Brian Epstein qui met à profit son expérience de disquaire, les Beatles vont désormais alterner des sorties de disques isolées (« 45 tours » ou « singles ») qui ne sont pas sur les albums et d'albums dont sont extraits des singles lancés plus tard, accréditant ainsi l’idée qu’acheter un album des Beatles est une « valeur sûre » où l’on trouve déjà « les succès que les autres ne découvriront que demain ».
Pete Best, amer de son éviction des Beatles, sort son propre album, Best, of the Beatles (la virgule a son importance), dont la pochette est une photo où il est batteur du groupe et entouré des autres, mais celui-ci reste anecdotique. Les bizarreries des Beatles les plus recherchées de l’époque ont été leurs premiers enregistrements avec Tony Sheridan, les fameuses « bandes Decca » de (que l'on finit par entendre en partie trois décennies plus tard sur le disque Anthology 1), leurs chansons, qu'ils interprètent en allemand et où ils se contentent de réenregistrer leur voix sur les bandes instrumentales existantes (finalement publiées sur le disque Past Masters, Vol. 1 en 1988), et des chansons sorties en 78 tours en Inde.
1963-1966 : la « Beatlemania »
Le sort
Love Me Do qui n’atteint que le 17 rang au palmarès britannique. Ce n’est pas encore la «
Beatlemania ».
Leur deuxième 45 tours, Please Please Me, dont les paroles sont ambiguës pour l’époque (« You don’t need me to show the way, girl », que l'on peu traduire par « tu n'as pas besoin que je te montre la voie, fille ») est propulsé au premier rang. Les Beatles obtiennent ainsi l’opportunité d’enregistrer un album complet, ce qu’ils feront en 585 minutes (ou en 9 heures et 45 minutes)[Information tirée du livret de la pochette de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band.]. Intitulé Please Please Me et sorti le , cet album atteint également la tête du hit-parade où il se maintient durant sept mois.
Partie de Liverpool — où ils continuent jusqu'en à enflammer le Cavern Club —, la popularité des Beatles se répand dans tout le Royaume-Uni qu'ils sillonnent inlassablement, y effectuant quatre tournées cette année-là [The Beatles on tour ]
. Les succès se suivent : From Me to You en avril, puis She Loves You en août sont classés nº 1 au hit-parade. She Loves You et son fameux « Yeah Yeah Yeah! » rend les Beatles célèbres dans toute l'Europe.
Leur passage, le dans le très populaire show londonien Sunday Night at the Palladium marque le début du phénomène que la presse britannique baptise la « beatlemania ». Disquaires pris d'assaut, ferveur généralisée, jeunes filles en transes... Le groupe va aligner douze n° 1 successifs dans les charts britanniques de 1963 à 1966[Liste des singles anglais sur Wikipédia en anglais ]
., jusqu'à la publication en du single « double face A » Strawberry Fields Forever/Penny Lane, seulement n° 2 (mais premier aux États-Unis).
Le , les quatre musiciens de Liverpool se produisent devant la famille royale au Prince of Wales Theatre de Londres pour le Royal Command Performance, où un John Lennon, irrévérencieux, avant de se lancer dans l'interprétation de Twist and Shout dit au public : ''« On the next number, would those in the cheaper seats clap your hands? All the rest of you, if you'll just rattle your jewelry! / Pour notre prochain titre, est-ce que les gens installés dans les places les moins chères peuvent taper dans leurs mains ? Et tous les autres, agitez vos bijoux ! »
En 1963, John Lennon et Paul McCartney écrivent partout, à n'importe quel moment. Dans le bus qui les amène d'un lieu de concert à l'autre, dans leurs chambres d'hôtel, dans un coin des coulisses avant de monter sur scène; dans l'urgence avant d'enregistrer, des fois en une seule prise, autant de titres qui vont marquer leur histoire et celle de la musique rock...
En tête des hit-parades, Please Please Me n’est remplacé à la première place que par le deuxième album du groupe, With the Beatles, publié le . Ces deux disques sont exportés aux États-Unis respectivement sous les noms de Meet the Beatles et The Beatles' Second Album, en ayant préalablement subi divers traitements tels que le raccourcissement de la liste des chansons, la modification de l'ordre des pistes, ou bien celle du son (écho, stéréo, etc.).
Dans un premier temps, les maisons de disques américaines affichent leur mépris pour ce qu'ils pensent être un phénomène passager. Leur cinquième 45 tours, I Want to Hold Your Hand, est leur premier nº 1 sur le marché américain et y reste du au . Il sera détrôné par She Loves You du 21 au 28 mars, suivi de Can't Buy Me Love du 4 avril au 2 mai. Le classement du Billboard Hot 100 du aux États-Unis fait apparaître cinq titres des Beatles aux cinq premières places : la « beatlemania » qui avait débuté au Royaume-Uni se propage de l’autre côté de l’Atlantique, et dans le monde entier.
Analyse du phénomène
La « Beatlemania » fut un phénomène d’ampleur et à plusieurs facettes. La jeunesse prend goût à se coiffer et s’habiller « à la Beatles », comme en témoignent les photos de l'époque prises dans les rues. Ils deviennent des
trend-setters, expression anglophone que l'on peut traduire en français par
faiseurs de mode ou
leaders de tendances.
Les disquaires se spécialisent sur la discographie des Beatles, et pour mieux gérer ses stocks, la société EMI/Parlophone propose la présouscription des albums et des singles à suivre, même s'ils sont encore à l'état de projet. Les pré-commandes atteignent dès lors des sommets astronomiques : par exemple, 2,1 millions pour Can't Buy Me Love en 1964[site de la RIAA ]
L’atmosphère hystérique des concerts rend parfois ceux-ci presque inaudibles. Le premier ministre britannique, Harold Wilson, remarque néanmoins que ces artistes constituent pour le pays une excellente exportation, notamment en termes d’image : celle de jeunes gens souriants, polis, bien habillés, et pleins d’un humour très britannique lors des interviews. Ils sont décorés par la reine du Royaume-Uni, le , de la médaille de membre de l'Empire britanniquess (Member of the British Empire, ou MBE). C’est en fait la plus basse des décorations. Certains MBE — dont plusieurs sont des vétéran et des chefs militaires —, froissés, renvoient par dépit leur propre croix à Sa Très Gracieuse Majesté. John Lennon répliqua qu'il aimait mieux recevoir cette distinction en divertissant. Les vrais honneurs arrivent beaucoup plus tard, quand Sir James Paul McCartney, ainsi que Sir Michael Jagger, des Stones, sont anoblis en 1997.
Extrêmement liés, par le simple fait qu'ils sont les seuls à « vivre la beatlemania de l'intérieur », considérant se trouver dans l'oeil du cyclone, voyant tout le monde s'agiter frénétiquement autour d'eux, se soudant autant que possible, très amis, les Beatles se voient affublés du surnom de « monstre à quatre têtes » au plus fort du phénomène.
Dans les années 1960, l'industrie musicale est en pleine expansion. Désormais, il est possible de donner des concerts dans des salles de plus en plus grandes. À la télévision, les émissions sont de plus en plus regardées par un public familial. Les Beatles participent dès 1963 à de nombreux shows avec les animateurs les plus populaires de la télévision britannique et bientôt américaine, et sont les premiers à passer dans une émission diffusée en « Mondovision », dans le monde entier en , avec la chanson All You Need Is Love.
Depuis 1965, les Beatles ne chantaient pratiquement plus qu’en à la télévision et Paul s’en expliquait : « Nous faisons un très important travail de studio, corrigeant inlassablement la moindre imperfection avec une précision maniaque. Pas question d'offrir aux téléspectateurs, alors que ce son existe, un autre son déformé par les mauvais studios des plateaux de TV ». Toujours en 1965, les Beatles prennent la résolution de ne plus donner d’autographes : « Nous n’avons tout simplement pas assez de bras, et nous devons tout de même pouvoir utiliser nos guitares de temps en temps ! »
Les Beatles ont l'intelligence de mêler à des standards du rock comme Kansas City des chansons susceptibles de plaire à la génération précédente (Till There Was You, You Really Got a Hold on Me ; Besame Mucho reste dans les cartons). À noter que ces chansons, y compris Besame Mucho, font partie du répertoire des Beatles depuis Hambourg[Voir l'album de 1962 Live at the Star-Club Hamburg.].
Pour ne pas se faire cataloguer comme « mods » et perdre le public des « rockers », Brian Epstein a eu une idée : les Beatles, retrouvant un moment le cuir de leurs débuts, vont sortir un EP (extended play) de quatre titres de rock pur et dur (Matchbox, I Call Your Name, Long Tall Sally et Slow Down) qui est le « disque des initiés » et montre « ce que les Beatles savent vraiment faire quand ils le veulent ». Satisfaits par cet « os à ronger », les rockers ne dénigrent plus les Beatles eux-mêmes, mais les fans qui achètent leurs autres disques en ne sachant pas ce qu’est la vraie musique des Beatles, qui ont montré qu’ils savaient faire bien mieux que de la pop. La présence d’un « standard de rock » devient pour se concilier ce public — mais aussi pour se faire plaisir — un « incontournable » des albums[La fiche de l'EP Long Tall Sally ]
.
Dans le film A Hard Day's Night, tourné en noir et blanc pour ne pas coûter trop cher — mais aussi pour masquer le fait qu’ils n'ont pas la même couleur de cheveux — et réalisé par Richard Lester, les Beatles orchestrent habilement leur propre légende, avec un humour très britannique. Cet humour devient délirant avec le film suivant, Help, sorti à l’été 1965, en couleurs, où les Beatles se moquent d’eux-mêmes. On va jusqu’à les comparer aux Marx Brothers, ce que John estime excessif. George Harrison, lui, noue une solide amitié avec Eric Idle et le groupe des Monty Python.
L’humour britannique reste une composante incontournable des Beatles. Quelques exemples tirés d’interviews :
« Que craignez-vous le plus ? La bombe atomique ou les pellicules ? (ricanements)
- La bombe atomique, puisque nous avons déjà des pellicules (hurlement de rire de l’auditoire) »
« Pouvez-vous nous chanter quelque chose ?
- L’argent d’abord ! »
« Répétez-vous beaucoup ?
- Pour quoi faire ? Nous jouons déjà en concert tous les soirs, vous savez. »
« Vous jouiez autrefois des standards. Pourquoi ne le faites-vous plus ?
- Parce que maintenant, nous en créons. »
« Ringo, êtes-vous des mods ou des rockers ?
- Personnellement, je suis un moqueur » (cette réplique sera reprise dans le film A Hard Day’s Night)
« Comment avez-vous trouvé l'Amérique ?
- En tournant à gauche au Groenland ! »
L'album Rubber Soul sera plus tard ainsi nommé pour pasticher l’expression « plastic soul » (qui se traduit par « âme influençable »). Rubber SOLE, qui se prononce presque à l’identique, signifie « semelle de caoutchouc » !
John Lennon avait soigné son personnage avant-gardiste en écrivant en 1964 et 1965 deux livres de courtes nouvelles dans un style imagé et surréaliste, In His Own Write, puis A Spaniard in the Works. La critique de l’époque ne leur fait pas bon accueil, mais Christiane Rochefort traduit en français le premier sous le titre « En flagrant délire ».
Entre-temps, le fan club des Beatles travaille à chouchouter un réseau de fans à qui on concède des bonus comme des photos inédites et des disques hors commerce offerts à Noël. Brian Epstein intervient pour la partie organisation et George Martin pour la partie musicale. Dès le début des années 1960, George Martin fait à tout hasard enregistrer un album de musique symphonique inspirée des Beatles. Un autre, plus élaboré, suit bien plus tard pour le remplacer. Vers l’an 2000, un disque nommé Beatles Go Baroque et issu des pays de l’Est fait de même.
Olympia 1964
A l’avènement de leur gloire internationale, et donc en laissant de côté leurs prestations au
Star Club d'
Hambourg et au
Cavern Club de
Liverpool, c’est à l'
Olympia de
Paris et durant trois semaines (du
15 janvier au ) , à raison d'un, deux ou trois shows quotidiens, soit 41 apparitions en tout
['The Beatles in Paris' (The Beatles Monthly Book, N° 8 March 1964)], que les Beatles ont joué le plus longtemps au même endroit.
Après un « tour de chauffe » au cinéma Cyrano à
Versailles, ils donnent leur premier spectacle à l’Olympia le 15 janvier. L’affiche est imposante et donne tout son sens au mot «
Music-hall ». Daniel Janin et son orchestre, les Hoganas,
Pierre Vassiliu, Larry Griswold, Roger Comte, Gilles Miller et Arnold Archer, acrobates, jongleurs, humoristes, chanteurs se succèdent sur la scène avant la deuxième partie du spectacle avec les trois têtes d’affiche au fronton du
Boulevard des Capucines :
Trini Lopez,
Sylvie Vartan et les Beatles. Passant à chaque fois en dernier, est-ce à dire qu’ils sont les vedettes de cette série de shows? Tout dépend en fait qui le public est venu voir, ce qui forgera son point de vue sur la question.
Les passages des Beatles sont assez courts puisqu’ils ne jouent à chaque fois que huit titres : From Me To You, Roll Over Beethoven, She Loves You, This Boy,
Boys, I Want To Hold Your Hand, Twist and Shout, Long Tall Sally.
La surprise pour eux, c’est que la salle est composée en majorité de garçons, et qu’ils n’entendent pas pour une fois, les cris féminins stridents qui les accompagnent d’habitude . Au fur et à mesure, et malgré quelques incidents techniques au début, Les Beatles conquièrent leur public
Durant leur séjour à Paris, les jours de relâche leur permettent d’aller faire un tour aux studios Pathé-Marconi de Boulogne-Billancourt. Le 29 janvier, ils y enregistrent leurs deux titres en langue allemande : Sie Liebt Dich (She Loves You) et Komm, Gib Mir Deine Hand (I Want To Hold Your Hand). Le premier est entièrement enregistré, voix et instruments (en 14 prises), le second n’est qu’un ajout vocal sur leurs propres pistes instrumentales. Le même jour, ils mettent également en boîte un nouveau tube composé par Paul : Can't Buy Me Love. [Mark Lewisohn 'The Complete Beatles Chronicle' (Pyramid Books, 1992)]
C’est aussi à Paris que les Beatles apprennent qu’ils viennent de décrocher leur premier N°1 aux États-Unis : I Want To Hold Your Hand. Cette nouvelle provoque une grande scène de joie collective dans leur chambre du George-V : « Quand je suis rentré dans la pièce », raconte Mal Evans, « je suis resté stupéfait. Debout sur un fauteuil, John prononçait une sorte de discours dont je n'arrivais pas à saisir un mot. George donnait des bourrades à Ringo et je me demandais encore ce qui se passait quand Paul me sauta sur le dos ! Ils étaient heureux comme des collégiens en vacances et, à la réflexion, je reconnais qu'il y avait de quoi ».
La conquête de l'Amérique
Trois jours après leur dernière prestation à l'Olympia, une foule immense est à leurs côtés à l’aéroport londonien d'
Heathrow, au moment où ils s’embarquent pour le Nouveau Monde. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est encore la foule — plus de fans — qui les attend lorsqu’ils se posent sur le tarmac de l'
aéroport international John-F.-Kennedy de
New York, le . Un évènement majeur va secouer l’Amérique moins de 48 heures plus tard : plus de 70 millions de personnes (soit 45 % de la population) assistent en direct à leur première prestation télévisée, lors du
Ed Sullivan Show diffusé sur
CBS le
9 février. Une audience record pour l’époque, qui reste encore de nos jours la plus élevée de l’histoire, hors retransmissions sportives. Certains médias iront jusqu'à dire que cet évènement télévisuel a redonné le moral à l'Amérique encore profondément traumatisée, 77 jours après l'
assassinat du Président Kennedy[When the Beatles hit America ]
.
Après un premier concert dans des conditions difficiles au Coliseum de Washington — la scène est au milieu de la salle, comme un ring, la batterie doit pivoter et les musiciens se retourner pour faire face à une partie ou à l’autre du public, le matériel fonctionne mal, etc. — et un nouveau passage dans le Ed Sullivan Show en direct de Miami le 16 février, les « Fab Four » (en français les « quatre fabuleux ») rentrent au pays. L'Amérique est emportée par la Beatlemania, un rendez-vous est pris pour une première tournée de 25 dates à travers le pays, à guichets fermés, du 19 août au [ The Beatles on tour ]
. C’est pendant cette tournée estivale des États-Unis que les Beatles rencontrent Bob Dylan, et que ce dernier leur fait essayer la marijuana pour la première fois. Une découverte qui a une importance incontestable dans l’évolution de leur musique. La légende veut que Dylan ait pris le « I can't hide » (« je ne peux le cacher ») de I Want to Hold Your Hand pour « I get high » (« je plane ») et qu'il ne se soit ainsi pas gêné pour proposer un « » aux Beatles.
L’histoire d’amour entre les Beatles et l'Amérique, où ils enchaînent les Nº1 en 1964 et 1965, trouve un point d'orgue le en ouverture de leur seconde tournée outre-Atlantique. Ce jour-là, ils sont le premier groupe de rock à se produire dans un stade, le Shea Stadium de New York, devant fans déchaînés et dans des conditions singulières pour ce genre de spectacle dans une telle arène, sous les hurlements de la foule. Les Beatles se produisent seulement munis de leurs amplis Vox, et sont repris par la sono du stade, c'est-à-dire les haut-parleurs utilisés par les « speakers » des matches de base-ball. Il en résulte que ni eux ni le public n’entendent clairement une note de cette prestation historique. Les documents filmés ce jour-là démontrent cependant que les Beatles arrivent à jouer, et que c'est John Lennon qui les empêche de se retrouver paralysés par l'évènement en multipliant les pitreries, comme parler charabia en agitant ses bras pour annoncer un titre en se rendant compte que personne ne peut l'entendre, ou maltraiter un clavier avec ses coudes au moment de l’interprétation de I'm Down.
Pionniers, initiateurs de la British Invasion, terme utilisé aux États-Unis pour y décrire la prédominance des groupes de pop rock anglais — parmi lesquels les Rolling Stones, les Who ou encore les Kinks — au milieu des années 1960, voilà les Beatles abonnés aux premières places des charts américains jusqu’à la fin de leur carrière. Ils y détiennent d'ailleurs toujours, aujourd'hui, un record absolu avec 170 millions d'albums vendus sur ce seul territoire. « La musique n'a plus jamais été la même depuis lors » affirme la RIAA (Recording Industry Association of America)[le record des Beatles sur le site officiel de la RIAA ]
.
Cinéma et œufs brouillés
Quoi de mieux que le film
A Hard Day's Night pour aborder et comprendre ce qu’était la « Beatlemania » en 1964 ? La bande-son de ce faux documentaire humoristique réalisé en noir et blanc par
Richard Lester, qui connaît un succès international, est aussi le troisième disque des Beatles (sorti en Angleterre le ). Le titre a été accidentellement créé par Ringo Starr ; sortant à une heure avancée des studios, il a dit «
It's been a hard day » (« cela a été une dure journée »), puis s'apercevant que c'était la nuit, a ajouté
« ...'s night » (« ..de nuit
»). Il représente un tour de force de John Lennon, auteur et chanteur principal de 10 des 13 chansons. Il est à cette époque au sommet de sa prépondérance sur le groupe
. C'est le premier disque des Beatles à comporter uniquement des titres signés
Lennon/McCartney. Il inclut notamment la première ballade portant réellement « la patte » de Paul McCartney,
And I Love Her, ainsi que de nombreux futurs N°1. Encore une fois, deux éditions différentes sont réalisées pour l’Angleterre et les États-Unis.
Pressés de toutes parts, littéralement poussés vers les studios au milieu d'incessantes tournées, les Beatles sortent dans la foulée, le , Beatles for Sale (titre évocateur : « Les Beatles à vendre »), où ils se contentent de reprendre en studio leur répertoire scénique du moment en y incluant quelques nouvelles chansons, comme Eight Days a Week, I'm a Loser, Baby's in Black et No Reply ou une très ancienne comme I'll Follow the Sun. Le disque comprend donc six reprises de rock 'n' roll et sera livré avec une pochette, qui comme celle de With the Beatles[La pochette de With the Beatles ]
(et d'autres à venir) deviendra une des plus pastichées des décennies suivantes[La pochette de Beatles for Sale ]
. Au même moment, le titre I Feel Fine de John Lennon, publié en single le 27 novembre, est N°1 durant cinq semaines. Il démarre par un « feedback » de guitare ou effet Larsen, le premier du genre, que l'on pourrait croire accidentel, alors que cet étonnant effet est délibéré. « Je défie quiconque de trouver la présence d'un feedback sur un disque avant I Feel Fine'' » assure John Lennon.
La « beatlemania » bat toujours son plein en 1965, lorsque sortent le film — tourné par les Beatles dans les volutes de fumée de cigarettes très spéciales — et le disque Help. Seule la moitié des titres de l'album fait partie de la bande-son du film dont Ringo Starr est la vedette, et trois chansons vont marquer l’histoire du groupe, autant de N°1 dans les charts. Help d’abord, où John Lennon, il l’avoue plus tard, se met à nu en appelant au secours. Le succès, la célébrité, ne lui apportent aucune réponse, il est, dit-il, dépressif et boulimique, dans sa période « Elvis gros ». Ticket to Ride ensuite, considéré par Lennon comme le titre précurseur du hard rock avec ses effets de guitare, ses roulements de toms et sa basse insistante.
Yesterday enfin, la chanson mythique de Paul McCartney qu'il joue à tout son entourage, une fois composée sous le titre de travail Scrambled Eggs (« œufs brouillés ») se demandant sincèrement et interrogeant à la ronde pour savoir s'il a bien inventé cette mélodie ou si elle ne vient pas de quelque part, tant elle paraît évidente. Elle devient la chanson la plus diffusée et la plus reprise du (près de reprises). Yesterday et son fameux arrangement pour quatuor à cordes, suggéré et concocté par George Martin en compagnie de l’auteur de la chanson qui pour la première fois, l'enregistre seul, sans les autres membres du groupe.
Plus de 40 ans après, Paul mesure encore sa chance d'avoir rêvé cette chanson, de s'en être souvenu au réveil, qu'elle fut bien de lui, et qu'elle ait connu cet incroyable succès[Interview de Paul McCartney par Antoine de Caunes sur Canal+ le 16 novembre 2007.].
Rubber Soul, le tournant
Un soir d', un ami dentiste de George Harrison et John Lennon charge leur café, ainsi que ceux de leurs épouses Cynthia Lennon et compagne
Pattie Boyd avec une substance pas encore illicite : le
LSD['Le dentiste qui a initié les Beatles au LSD' ]
. Ils découvrent donc cette drogue sans l'avoir voulu, mais John va en devenir un gros consommateur pour au moins les deux années suivantes, tous vont l'essayer (Paul, très réticent, est le dernier à en prendre, en 1966, mais le premier à en parler à la presse), et d'une façon générale, la musique et les paroles des Beatles vont encore évoluer sous l'influence de cette substance
hallucinogène.
À l’automne
1965, ils enregistrent un album charnière dans leur carrière :
Rubber Soul, jeu de mots à partir de
Rubber sole -semelle en caoutchouc- ,
Soul music - la musique de l'âme - et
Plastic soul -âme influençable-. Les textes sont plus philosophiques, plus fouillés (la poésie de Lennon, l’influence de
Bob Dylan déjà présente dans
You've Got to Hide Your Love Away de l’album
Help), aux thèmes plus sérieux.
La musique est devenue élaborée, les techniques d'enregistrement en studio sont en progression, le temps qui y est passé également. Leur immense succès est la garantie pour eux d'une liberté de plus en plus grande dans la création et la possibilité de bousculer les codes en vigueur (par exemple les horaires, ou le simple fait de pouvoir se déplacer de la salle d'enregistrement à la cabine, devant la table de mixage) dans les austères studios d'EMI. « C’est à cette époque que nous avons pris le pouvoir dans les studios » note John Lennon, ainsi que le contrôle total sur leur art.
Les locaux de ce qui s’appellent encore « studios EMI » (ils deviendront « Abbey Road » plus tard), fourmillent d’instruments en tous genres, jusqu’aux placards, et les jeunes musiciens dont l’esprit s’est ouvert en grand, intéressés désormais à toutes les formes de musique, commencent à tester et à intégrer les sons les plus divers dans leurs chansons. « On aurait pu emmener un éléphant dans le studio pour peu qu’il produise un son intéressant » raconte Ringo Starr.
C’est ainsi que George Harrison, qui vient de s’acheter un sitar car il est tombé amoureux de la musique indienne en écoutant les disques de Ravi Shankar, est amené à l’utiliser spontanément sur la chanson Norwegian Wood de John Lennon. Grande première dans le rock, belle réussite et porte grande ouverte, dans laquelle pourra s’engouffrer Brian Jones pour construire quelques mois plus tard le riff du tube Paint It, Black des Rolling Stones.
Rubber Soul se caractérise par une rupture, qui est celle de la « trame 4 périodes » typique des premières chansons des Beatles : un couplet, un autre couplet, un moment d’instrumental, une reprise du second couplet. Les Beatles, qui ne veulent pas devenir victimes d’un « procédé », rendent ici l’alternance moins prévisible de leurs parties chantées et vocales. Rupture encore : la quatrième chanson de Rubber Soul, Nowhere Man n'est rien d'autre que le premier titre des Beatles qui n'est pas une chanson d'amour. Rupture toujours : il n'y a pas une seule reprise d'un quelconque standard du rock 'n' roll ou autre sur ce sixième disque des Beatles. Et il n'y en aura plus jamais...
La technique d'écriture en tandem de John Lennon et Paul McCartney est alors à son apogée. Au quotidien ou quasiment, l'un amène une chanson dont la trame est plus ou moins avancée, l'autre y ajoute des paroles ou une idée musicale supplémentaire
La chanson Girl plaît alors à une majorité — toutes générations confondues — et consacre les Beatles comme « musiciens » tout court et non « musiciens pour les jeunes ». In My Life est ce que John Lennon considère comme sa « première chanson parlant consciemment » de lui à la première personne et marque, tout comme Nowhere Man, son évolution vers des textes plus introspectifs et plus philosophiques.
Le chemin parcouru en trois ans est impressionnant. Les Beatles étaient au départ un groupe à l’harmonie vocale de qualité - leur maîtrise de la polyphonie n’a pas été étrangère à leur succès et a presque relégué aux oubliettes les précédents champions américains du genre, les Four seasons -, œuvrant dans la plus grande économie de moyens; en 1965, la recherche instrumentale devient prépondérante. Les harmonies vocales restent cela dit bien présentes (Drive My Car, Nowhere Man, If I Needed Someone, The Word, Wait, etc.), et ils continuent à s'amuser comme des garnements en chœur, comme sur le pont de la chanson Girl de John Lennon, que McCartney et Harrison ponctuent par des « Tit tit tit tit » (« nichon » en anglais).
Dans cet album, le chanteur principal de chaque titre doit encore sacrifier au fastidieux procédé dit du , qui consiste en fait à doubler systématiquement sa propre voix. Sur l'insistance de John Lennon que cela fatigue, un des ingénieurs du son des studios EMI, Ken Townsend, invente bientôt l'automatic double tracking, en connectant deux magnétophones qui se renvoient le signal enregistré. C'est un exemple des nombreuses avancées technologiques provoquées par un groupe à qui tout réussit, et qui reçoit donc en retour des moyens quasi illimités.
La compétition et l'émulation battent également leur plein entre les deux auteurs principaux du groupe : le jour de la publication de Rubber Soul (le ), sort également le 45 tours Day Tripper / We Can Work It Out. Le premier titre est de John (avec l'aide de Paul), le second de Paul (avec l'aide de John), et les deux compères se bagarrent pour figurer sur la face A du single, qui est le tube assuré. Il est alors décidé que ce seront deux faces A. Lesquelles montent de concert à la première place des charts, et ce pour cinq semaines consécutives.
À l’époque, hors de leur « compétition interne », la plus sérieuse émulation pour Beatles vient d’outre-Atlantique. En effet, si les Rolling Stones commencent tout juste à émerger en adoptant volontairement une attitude de mauvais garçons, ce sont les Beach Boys qui opposent les qualités les plus grandes en termes d’harmonies vocales, de recherches mélodiques et de techniques d’enregistrement. L’album Pet Sounds, conçu par Brian Wilson comme une réponse aux innovations de Rubber Soul est d'ailleurs une source d’inspiration pour Revolver, le prochain album des Beatles, et l'on s'accorde généralement à dater la naissance de la « pop » de cette « partie de ping-pong » entre les deux groupes en 1965-1966.
Le « marketing », lui, n'a pas perdu ses droits. On avait laissé filtrer une information indiquant que dans cet album le batteur Ringo quittait sa batterie pour jouer de l’orgue. Lors de la sortie de l’album Rubber Soul, tout le monde cherche la plage concernée — laquelle est I'm Looking Through You — dans l'espoir d'y découvrir un morceau de virtuosité du style de la Toccata et Fugue en ré mineur de Bach. Éclat de rire. Ringo répète en fait d’un bout à l'autre de la chanson le même accord sur un orgue Hammond : le côté farceur des Beatles a encore frappé.
Demain ne sait jamais
À l’été
1966, leur album suivant,
Revolver, sorti le en Angleterre, est de la même veine. John Lennon est au meilleur de sa forme, inspiré, et innove avec
Doctor Robert,
Tomorrow Never Knows,
She Said She Said et
I'm Only Sleeping où le solo de guitare est passé à l'envers. Paul McCartney s'affirme en mélodiste talentueux avec
Eleanor Rigby,
For No One et
Here, There and Everywhere. Il a aussi l'idée de la chanson
Yellow Submarine pour Ringo Starr.
And Your Bird Can Sing reprend et développe des effets de guitare qui n’apparaissaient que discrètement à la fin de
Ticket to Ride. Le
sitar indien, déjà entendu dans
Norvegian Wood, a séduit
George Harrison ; son admiration pour l'
Inde, dont il ne se départira plus, devient évidente avec
Love You To. Une autre chanson de George Harrison ouvre le disque,
Taxman. La galerie de thèmes et de personnages s'élargit : un percepteur, une bigote solitaire, le sommeil et la paresse, le capitaine d'un sous-marin jaune, un docteur douteux, le
Livre des morts tibétain... La pochette du disque est dessinée par leur ami
Klaus Voormann.
Tomorrow Never Knows (« Demain ne sait jamais », encore un accident de langage signé Ringo Starr), dernier titre de Revolver, est un cas particulier : joué sur un seul accord (le do), incluant des boucles sonores préparées par Paul, des bandes mises à l'envers, accélérées, mixées en direct avec plusieurs magnétophones en série actionnés par autant d'ingénieurs du son — une dizaine — envoyant les boucles à la demande vers la table de mixage, il ouvre l'ère du rock psychédélique et peut aussi être considéré comme le titre précurseur du techno. Les prouesses de George Martin et des ingénieurs du son des studios EMI — à commencer par Geoff Emerick — vont jusqu'à répondre aux demandes de John Lennon, désirant que sa voix évoque celle du Dalaï-Lama chantant du haut d'une montagne. Ils élaborent cet effet en faisant passer la voix de John dans le haut-parleur tournant d'un orgue Hammond, le « Leslie speaker ». Celui-ci tourne sur lui-même pour donner au son de l'orgue un effet tournoyant, et il donne à la voix de John l'air de surgir de l'au-delà.
De tous les morceaux des Beatles, c'est celui qui ne pourrait pas être reproduit : il serait impossible de remixer aujourd'hui la bande exactement comme on l'a fait à l'époque ; le « happening » des bandes en boucle, quand elles apparaissent puis disparaissent très vite dans les fluctuations du niveau sonore sur la table de mixage, tout cela était improvisé.
« Nous sommes plus populaires que Jésus »
Une interview de John Lennon intitulée « Comment vit un Beatle ? » par la journaliste Maureen Cleave, une proche du groupe, paraît dans le
London Evening Standard du . Les Beatles sont alors au sommet de leur popularité mondiale, et il déclare :
Le christianisme disparaîtra. Il s’évaporera, décroîtra. Je n’ai pas à discuter là-dessus. J’ai raison, il sera prouvé que j’ai raison. Nous sommes plus populaires que Jésus, désormais. Je ne sais pas ce qui disparaîtra en premier, le rock 'n' roll ou le christianisme [...][texte intégral de l'interview ]
.
Ce qui passe complètement inaperçu au Royaume-Uni, et même ailleurs dans un premier temps, finit par devenir un véritable scandale quelques mois plus tard aux États-Unis, dès lors que ces propos ont été repris, amplifiés et déformés sur une station de radio de l'Alabama ; Il y est suggéré que les disques des Beatles soient brûlés en représailles de ces paroles jugées blasphématoires. La « Bible Belt » américaine ne tarde pas à mettre ces propos en applications.
Paul McCartney tente bien de tourner l’affaire en dérision, en déclarant « Il faut bien qu’ils les achètent avant de les brûler ! » mais le mal est profond. Ainsi, à l’aube de leur ultime tournée, le à Chicago, John Lennon est obligé de se justifier devant les médias américains :
Si j'avais dit que la télévision est plus populaire que Jésus, j'aurais pu m'en tirer sans dommage [...] Je suis désolé de l'avoir ouverte. Je ne suis pas anti-Dieu, anti-Christ ou anti-religion. Je n'étais pas en train de taper dessus ou de la déprécier. J'exposais juste un fait, et c'est plus vrai pour l'Angleterre qu'ici [aux États-Unis]. Je ne dis pas que nous sommes meilleurs, ou plus grands, je ne nous compare pas à Jésus-Christ en tant que personne, ou à Dieu en tant qu'entité ou quoiqu'il soit. J'ai juste dit ce que j'ai dit et j'ai eu tort. Ou cela a été pris à tort. Et maintenant, il y a tout ça...[texte intégral de la conférence de presse du 11/08/66 à Chicago ]
L'arrêt des tournées
Jusqu’en
1966, les Beatles enchaînent à un rythme soutenu des tournées, des compositions, des sessions d'enregistrement et des sorties de
singlesss et d'albums. Mais plus leur succès grandit, plus leurs prestations publiques se déroulent dans des conditions impossibles, dans des salles ou des espaces en plein air, de plus en plus grands alors que les moyens de sonorisation sont encore balbutiants, et surtout, sous les
cri stridents de la gent féminine qui couvrent complètement leur musique. Au point qu'ils ne s'entendent pas jouer et se rendent compte que le public ne les entend pas non plus.
La différence entre leur production en studio, de plus en plus complexe et ce qu'ils arrivent à délivrer sur scène devient flagrante. Leur répertoire scénique reste quasiment le même au fil des années - des standards du rock'n'roll comme Rock'n'roll Music ou Long Tall Sally seront notamment joués jusqu'au bout -, et ils constatent les dégâts dès qu'ils s'attaquent à des titres plus récents, comme par exemple Nowhere Man ou Paperback Writer : au Budokan de Tokyo, fin juin, on voit George Harrison agiter la main en saluant le public pour le faire hurler, afin de couvrir le chœur a capella de Paperback Writer qui sonne nettement faux...
Des événements vont se succéder à l’été 1966 qui vont précipiter leur décision de mettre un terme définitif à ce que John Lennon considère comme « de foutus rites tribaux ». C’est tout d’abord à Manille, aux Philippines, qu’ils passent tout près d’un véritable lynchage pour avoir malencontreusement snobé à leur arrivée une réception donnée en leur honneur par la redoutable Imelda Marcos, épouse du dictateur, la veille de leur concert le 4 juillet. Le groupe répondra qu'il n'avait reçu aucune invitation, ce qui n'empêchera pas la presse locale de se déchaîner et les Philippins d'envoyer des menaces d'attentat et de mort. Toute protection policière est retirée aux Beatles lorsqu'ils repartent, une foule hostile les attend à l’aéroport, ils sont agressés, parviennent jusqu'à leur avion qui va rester bloqué sur la piste le temps que leur manager Brian Epstein aille se faire délester de la recette de leur concert[Description du séjour à Manille ]
.
Cette énorme frayeur les décide déjà à tout arrêter, mais il leur reste des dates estivales à honorer aux États-Unis. Là bas, ils subissent les conséquences de la tempête provoquée par les paroles de John Lennon à propos du christianisme. Ils reçoivent des menaces, notamment du Ku Klux Klan. Ils craignent pour leur sécurité alors qu'ils se produisent dans des stades et que les conditions restent détestables. Ils n'en peuvent plus. La dernière date de cette tournée, le lundi au Candlestick Park de San Francisco, onze titres interprétés en un peu moins de 35 minutes sur une scène entourée de grillages, au milieu d'une pelouse où la chasse policière au fan déchaîné bat son plein[: photo du concert de Candlestick Park ]
, devient leur dernier concert tout court.
« À Candlestick Park, on s'est sérieusement dit que tout ça devait s'arrêter. On pensait que ce concert à San Francisco pourrait bien être le dernier, mais je n'en ai été vraiment certain qu'après notre retour à Londres. John voulait laisser tomber plus que les autres. Il disait qu'il en avait assez », explique Ringo Starr. « Je suis sûr qu'on pourrait envoyer quatre mannequins de cire à notre effigie que les foules seraient satisfaites. Les concerts des Beatles n'ont plus rien à voir avec la musique. Ce sont de foutus rites tribaux », dit John Lennon. « C'était trop, toutes ces émeutes et ces ouragans. La « Beatlemania » avait prélevé sa dîme, la célébrité et le succès ne nous excitaient plus », se remémorera George Harrison.
L’arrêt des tournées marque une première fissure dans la carrière des Beatles, partant du principe qu’un groupe de rock 'n' roll qui ne joue plus sur scène n’est plus vraiment un groupe. D'ailleurs, tandis que John s'exclame « Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ? » — il partira en fait tourner le film How I Won the War à Almeria en Andalousie avec Richard Lester —, George déclare tout de go « Je ne suis plus un Beatle désormais ».
Il faut que Paul McCartney entraîne tout le monde dans un nouveau projet pour redonner un second souffle au groupe, un nouveau départ, loin des foules hystériques. Un projet qui consiste à envoyer une autre formation, imaginaire, en tournée à leur place. Celui du « Club des Cœurs Solitaires du Sergent Poivre ».
1967 - 1968 : Les années studio
Adieu les tournées et les costumes « uniformes ». À la fin de l'année 1966, les Beatles s'installent quasiment à plein temps dans les
studios EMI d'Abbey Road, et ils vont en exploiter toutes les possibilités. C'est le début de la période qui sera définie comme « les années studio ». Ils s'amusent à coller des bouts des chansons, à lancer des bandes de musique par terre et à les recoller au hasard, à passer des morceaux à l'envers (comme sur la chanson
Rain), en accéléré, à mélanger de nombreux instruments, des
violons, des instruments traditionnels, indiens, toutes sortes de claviers, ou même des orchestres. À tenter tout ce qui est artistiquement possible en s'affranchissant d'un fardeau (ils sont les Beatles et doivent en permanence se mesurer à l'image que leur public a d'eux) pour prendre l'identité d'une fanfare à la fois «
Edwardienne » et complètement dans l'air du temps, qui souffle depuis la
Californie. Ce concept est signé Paul McCartney.
Cela débouche sur l'album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, publié le , disque qui est considéré par beaucoup comme leur chef-d'œuvre et qui sera reconnu comme la meilleure œuvre rock de tous les temps. D’autres y voient au contraire un album d’adieu (illustré par un massif fleuri où quatre Beatles tristes du musée de cire de Madame Tussaud semblent assister à leur propre enterrement, tandis que les quatre vrais Beatles sont donc devenus des musiciens de fanfare moustachus, et où une poupée à l'effigie de Shirley Temple annonce « Welcome the Rolling Stones »). Cet album marque en tout cas leur carrière et toute une génération.
Pour répondre à leurs besoins, George Martin et son équipe doivent aller de plus en plus loin. Ils inventent ainsi le « vari speed » qui permet de faire varier la vitesse de défilement de la bande (procédé qui est notamment utilisé sur Strawberry Fields Forever pour fondre deux prises différentes en une seule, ou sur Lucy in the Sky with Diamonds pour la voix de John Lennon) et le « reduction mixdown » : les quatre pistes d'un magnétophone, le maximum dont ils disposent à l'époque, sont réduites en une seule sur un autre appareil identique synchronisé, et trois nouvelles pistes sont ainsi libres. On peut multiplier ce procédé. De huit jusqu'à seize pistes avant l'heure[Les Beatles en studio ]
. Pour la première fois dans l'histoire du rock, un groupe va passer un peu plus de cinq mois en studio, de fin à , pour construire son album.
Les fructueuses sessions de Sgt Pepper's ont débuté par les enregistrements des titres Penny Lane — de Paul McCartney — et Strawberry Fields Forever — de John Lennon — où chacun traite de la nostalgie de son enfance à Liverpool. La maison de disques EMI et Brian Epstein pressent George Martin de sortir un single pour l'hiver, et ce dernier livre à contrecœur ces chansons, qui sont tout simplement celles qui sont les plus avancées[Le Single de Liverpool ]
. Conséquence, ces deux titres (publiés en Angleterre le ) ne sont pas inclus dans l'album à venir. De manière anecdotique, ils n'atteignent pas le N°1 du hit-parade britannique, et le producteur considère aujourd'hui la décision de les avoir isolés sur un single « double face A » comme une « épouvantable erreur »[.]
Toujours à l'avant-garde, les Beatles se mettent par ailleurs en scène pour le titre de John Lennon, Strawberry Fields Forever, cet hiver-là, dans un mini-film tellement innovant qu'on peut en faire le précurseur de tous les vidéo clips musicaux tels qu'on les connaît aujourd'hui[Strawberry Fields Forever sur Youtube ]
.
L'écriture et la réalisation de Sgt Pepper's se poursuit intensément durant les quatre premiers mois de 1967. La collaboration Lennon/McCartney atteint encore des sommets. Ensemble, ils écrivent With a Little Help from My Friends pour Ringo Starr, créent She's Leaving Home à partir d'un fait divers, concoctent Getting Better, où l'optimisme de l'un (« It's getting better all the time/ça va de mieux en mieux tout le temps ») est contrebalancé par le pessimisme de l'autre (« I can't get no worse/Ça ne peut pas être pire »). Enfin, un bout de chanson de John (« I read the news today oh boy... ») où il met en paroles une série de nouvelles lues dans la presse, accolé à une « ritournelle » de Paul (« Woke up, fell out of bed... »), le tout séparé par 24 mesures vides, qui sont remplies par un fameux glissando d'orchestre symphonique (clairement repris de Krzysztof Penderecki (Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima, 1960) et de Iannis Xenakis (Metastasis, 1955), donnent le titre A Day in the Life. Ils écrivent ensemble la phrase « I'd love to turn you on » (« J'aimerais te brancher ») qui fait scandale pour sa connotation « drogue » et provoque l'interdiction de la chanson sur la radio britannique.
Il est encore question de drogue, pour la plupart des observateurs de l'époque, avec le texte surréaliste et surtout les initiales (LSD) de la chanson Lucy in the Sky with Diamonds. Mais John Lennon explique qu'il est en fait parti d'un dessin que son fils Julian, alors âgé de quatre ans, a ramené de sa classe de maternelle en lui expliquant que c'était sa copine Lucy O'Donnell, « dans le ciel avec des diamants ». Le compositeur, qui cite aussi Lewis Caroll et son Alice au pays des merveillescomme source d'inspiration, est le premier étonné de l'interprétation qui est faite de son titre. Lucy est également le nom donné, en honneur à la chanson, aux restes fossilisés d'un Australopithecus afarensis, sujet féminin vieux de quelque 3,2 millions d'années découvert en Éthiopie en 1974.

L'affiche qui inspira les paroles de Being for the Benefit of Mr Kite!
L'héroïne joue un rôle dans le bannissement de deux autres chansons de l'album à l'antenne : premièrement Fixing a Hole, dont le titre supposerait que le chanteur se fait un « fix », et Being for the Benefit of Mr. Kite, entièrement composée à partir d'une affiche de spectacle de cirque du par John Lennon — nouvelles prouesses techniques de George Martin et de son équipe pour répondre à ses demandes dans la fabrication de ce titre — qui est la quatrième chanson interdite d'ondes à cause du personnage « Henry the horse », puisque « horse » signifie héroïne en argot anglais. Ce sont bien sûr des interprétations totalement erronées de la part des « autorités compétentes »...
George Martin a voulu faire de Sgt Pepper's un album-concept, en reliant certains morceaux, bien que les chansons n’aient aucun rapport entre elles, passées les deux du début (la chanson-titre et With a Little Help From My Friends). Pour unifier le tout, George Martin demande aux Beatles de faire une reprise du morceau Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band comme avant-dernière piste de l’album. L’idée étant de jouer cette reprise comme avant-dernier morceau lors des concerts. 40 ans plus tard, Paul McCartney reprend l’idée lors de sa tournée « Back in the U.S. » en 2002 en jouant la reprise de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band en avant-dernier morceau. Quoi qu’il en soit, ce disque fait école et tout le monde (les Rolling Stones, Moody Blues, Aphrodite's Child, The Clouds, les Who, les Kinks, et bien d'autres) voudra aussi sortir son « album-concept », quand bien même Sgt Pepper's n'en est pas vraiment un d'un point de vue strictement musical ; il aura suffi que ses auteurs le disent pour que cela soit une réalité. Il n'y a en tout cas plus de plages séparées sur la version mono : les chansons y sont enchaînées à la manière d’un show, et l’album se termine par trois trouvailles :
- La longue décroissance — 47 secondes ! — d’une note de piano ;
- Un sifflement à Hz, inaudible par l’homme et impossible à reproduire sur la plupart des électrophones de l’époque, mais dont John Lennon espère qu’il fera aboyer les chiens de ceux qui possèdent une bonne chaîne Hi-Fi ;
- Un « jingle » sans fin sur le sillon intérieur, que ne pourront découvrir que les puristes de la Hi-Fi, ceux qui refusent d’avoir une platine à arrêt automatique en fin de disque — pour les autres, le bras se lèvera avant, ou juste au début.
L'album fait date dans l'histoire de la musique pop rock : jamais un groupe n'avait disposé d'autant de temps, de moyens et de liberté pour enregistrer un album. Les Beatles exploitent donc pleinement cette opportunité et George Martin joue bien sûr un rôle-clé dans l'exploration de nouvelles techniques.
La pochette, très soignée et débordante de couleurs, a nécessité une centaine de lettres aux personnalités vivantes représentées afin d’obtenir leur accord. Trois personnages en sont retirés « in extremis » : Hitler et Gandhi, au motif qu’ils indisposeraient le public britannique et au grand désespoir du très provocateur John. Et un troisième personnage, l'acteur Leo Gorcey, qui voulait bien figurer sur la pochette, mais à condition d'être rétribué. On juge plus simple de le faire disparaître. Cette pochette est elle aussi un événement. C’est la première fois qu’autant de soin est apporté au conditionnement du disque. Les paroles des chansons y sont incluses, pour la première fois également. Jusqu’ici, les pochettes se résumaient le plus souvent à une photo de l’artiste ; à partir de Sgt. Pepper's, la conception de la pochette devient un élément-clé (à la fois « marketing » et artistique) de la production d’un disque.
L’année suivante, Frank Zappa parodie la pochette avec l'album We're Only In It for the Money (« nous ne faisons ça que pour l'argent ») fait avec son groupe The Mothers of Invention. Un autre pastiche est réalisé pour The Rutles, une émission d'Eric Idle des Monty Python qui entreprend de caricaturer la carrière des Beatles à la manière du fameux groupe d'humoristes, avec la bénédiction — et en partie le financement — de son ami George Harrison, plus le concours de Paul Frederic Simon et Mick Jagger, qui y jouent leur propre rôle. Les pastiches des chansons des Beatles créés pour l'émission sont autant de clins d'œil aux « tics » musicaux de leurs modèles — Ouch! imité de Help, Cheese and Onions qui a des accents d'A Day in the Life, Piggy in the Middle évoquant I Am the Walrus, Doubleback Alley qui est le cousin de Penny Lane, etc.
Les Bidochons pastichent aussi cette pochette pour leur album The Beadochons. Elle est également pastichée pour l'album Tropical Tribute to the Beatles. Toutefois, ce n'est pas elle qui est le plus pastichée, mais celle d'Abbey Road. Même Paul McCartney s’y met avec son album Paul is Live.
Mort de Brian Epstein et premier échec
Le , les Beatles se produisent devant plus de 400 millions de téléspectateurs à travers le monde, à l'occasion de la toute première émission diffusée par satellite, Our World. En direct des studios d'Abbey Road et en « Mondovision », ils interprètent une chanson spécialement composée par John Lennon pour l'occasion : All You Need Is Love[All You Need is Love sur Youtube ]
. Le triomphe est total. Le 45 tours publié le 7 juillet s'installe directement à la première place des charts et y reste trois semaines.
Mais c'est durant ce fameux « Summer of Love » (« l'été de l'amour ») sur fond de Sgt Pepper's que Brian Epstein est retrouvé sans vie dans sa maison, à 32 ans, suite à une surdose de barbituriques, le 27 août. Les Beatles apprennent sa mort au retour d'une première rencontre avec le Maharishi Mahesh Yogi — un gourou auquel s'était attaché George Harrison — à Bangor, au Pays de Galles, où chacun s'est vu délivrer un mantra. La disparition de leur manager les laisse totalement désemparés et marque une nouvelle fissure dans leur carrière[The Beatles ultimate experience ]
.
C'est également à la même époque que Paul McCartney prend clairement les rênes du groupe, un rôle laissé vacant par John Lennon dont l'ego se dissout sous l'effet du LSD. Bourreau de travail (« workaholic »), Paul est dès lors à l'origine de la plupart des projets, la majorité des N°1 des Beatles sont son œuvre, et il n'a de cesse de lutter contre la démobilisation progressive des autres membres du groupe.
L'année 1967 se termine par l'éreintement critique de leur film Magical Mystery Tour, considéré à sa sortie (en fait, une diffusion télévisée sur la BBC à Noël) comme leur premier véritable échec. Un film tourné sans scénario — « mystérieux » même pour ses acteurs — et dont les séquences filmées des titres I Am the Walrus et Your Mother Should Know constituent les meilleurs moments. Le fait que les téléspectateurs britanniques l'aient vu en noir et blanc ne sert assurément pas sa cause. La bande-son, publiée sur un format « double EP » composé de 6 titres contient toutefois ces nouvelles perles que sont le très élaboré I Am the Walrus de John Lennon et The Fool on the Hill de Paul McCartney. Magical Mystery Tour connaîtra une deuxième vie en tant qu'album dans lequel on retrouve compilés en face B les 45 tours publiés la même année comme les superbes et indissociables Strawberry Fields Forever/Penny Lane ainsi que All You Need Is Love et Hello, Goodbye.
Les personnages du Walrus (tiré du livre Through the Looking-Glass de Lewis Carroll) et du Fool on the Hill, ainsi que Strawberry Fields, sont également repris en référence dans Glass Onion du double album blanc en 1968 — « The Walrus was Paul » (« le morse, c'était Paul ») chante John Lennon en se moquant de toutes les folles interprétations faites autour de ses textes...
Apple
Lorsque les Beatles, désormais « orphelins » de Brian Epstein, apprennent que leur capital peut être soit investi dans la création d’une entreprise, soit dilapidé en impôts divers, ils choisissent la première solution, débouchant sur la naissance de leur compagnie Apple Corps.
Le nom, comme le logo, provient d’un célèbre tableau de René Magritte acquis par Paul McCartney. Apple est lancée en avec ses divisions Apple Records (label sur lequel leurs disques seront désormais publiés), Apple Electronics, Apple Publishing, Apple Films et Apple Retail. En plus de couvrir les finances et les activités des Beatles, la compagnie est censée apporter de l’aide à tout artiste dans le monde qui voudrait lancer un projet artistique de valeur. Durant les deux dernières années d'existence du groupe, le résultat sera pour le moins contrasté. Des rêveurs et des utopistes tels que « The Fool », un groupe de jeunes dessinateurs de mode hollandais, et « Magic Alex », alias Alex Mardas, feront perdre des milliers de Livres aux Beatles... .
L'Inde, Yoko et l'« album blanc »
À la mi-, les Beatles partent avec leurs épouses et amis dans le nord de l'Inde, à Rishikesh, rejoindre le