Critique de la valeur travail
L'opposition principale au concept de
valeur travail aussi bien dans son acception économique que dans son acception morale vient des penseurs libéraux.
Critique économique
Pour toutes les écoles libérales depuis les auteurs libéraux classiques français, lors de tout échange volontaire, et lorsque le vendeur et l'acheteur sont suffisamment informés, les deux parties - acheteur et vendeur - sont gagnants. Ce concept économique invalide l'argument marxiste du profit réalisé au dépend de celui qui vend son travail.
D'autre part l’école autrichienne (Hayek), s'est attachée à démontrer que la valeur d'un bien ou d'un service n'est pas un attribut figé et mesurable du bien lui-même. Cette valeur dépend de l'attrait que ce bien peut avoir à un moment donné pour des personnes données. La valeur du travail comme celle des biens produits, peut donc fluctuer dans le temps, suivant le lieu, suivant les circonstances et suivant l'acheteur. Il est donc très difficile voire impossible d'incorporer une valeur travail - fluctuante - à des biens dont la valeur est elle-même fluctuante.
Critique morale
Sur le plan moral la notion de valeur travail est employée aussi bien par la gauche que par la droite pour mesurer la contribution de chaque individu à la société et ainsi déterminer son mérite et sa juste rémunération.
Cette vision est contestée par les libéraux qui considèrent que le marché rémunère spontanément ceux qui rendent service aux autres, c'est à dire que le marché est mécaniquement altruiste alors que la rémunération du travail en tant que tel revient à rémunérer la force ou le mérite indépendamment des services rendus. En d'autres termes il n'y a pas de valeur travail inconditionnelle. La valeur d'un travail varie en fonction de l'intérêt que d'autres lui portent.
Historique
La valeur travail dans la Grèce antique
La valeur travail est quasi inexistante dans la Grèce antique. Seul le travail agricole est parfois loué. Les activités sont classées dans diverses catégories sans que la notion générale de travail s’impose. Les grecs distinguent deux grands groupes de tâches, l’une désignée par le terme ponos qui regroupe les activités pénibles exigeant un effort et un contact avec la matière considérées comme dégradantes. Les autres, identifiées comme ergon (œuvre), sont associées à des arts, tous particuliers, ne pouvant faire l’objet d’une commune mesure : le travail. L’idéal grec se trouve au contraire dans l’oisiveté qui permet l’entretien du corps (gymnastique) et de l’esprit (banquets, théâtre..), ainsi que la participation aux affaires de la Cité. De cette philosophie dérive l’usage fréquent des esclaves dont la valeur n’est pas estimée en terme de travail mais d’utilité.
«Choisissez un travail que vous aimez et vous n'aurez pas à travailler un seul jour de votre vie.»
«Lorsque vous travaillez pour les autres, faites-le avec autant d'ardeur que si c'était pour vous-même.»
La pensée confucianiste pose le travail comme une valeur importante.
La valeur travail dans le christianisme[P. Debergé, « Le travail dans la Bible, dans la tradition judéo-chrétienne et dans l’enseignement de l’Église », in Travailler et vivre. LXXV session des Semaines sociales de France, Bayard, Paris, 2001.]
La Bible :
« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père les nourrit »[La Bible : Évangile selon Mathieu 6, 25-34]
Enseignement de Jésus encourageant à donner aux pauvres qui ne travaillent pas.
Cela ne signifie pas que La Bible encourage à la paresse : « lorsque nous étions chez vous, nous vous disions expressément, si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. »[Thessaloniciens 3:10]
Mais l'exploitation inconsidérée du travail y est également clairement dénoncée :
« À vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui viendront sur vous. Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les teignes. Votre or et votre argent sont rouillés ; et leur rouille s'élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé des trésors dans les derniers jours ! Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu'aux oreilles du Seigneur des armées. » [Jacques 5:1-4]
Le travail a été une valeur judéo-chrétienne mis en avant par la suite par saint Jean-Baptiste de la Salle, et est également un des fondements idéologiques du protestantisme.
Au
Pour la valeur travail en tant que base de la valeur d'échange selon David Ricardo et Karl Marx, voyez l'article sur la
théorie de la valeur. Ce concept est fondamental dans le débat économique et politique, dans la mesure où, selon Marx, la politique c'est « l'organisation de la production à l'échelle sociale ».
Au
Idéologie pendant la Seconde Guerre mondiale
Le célèbre slogan des nazis «
Arbeit macht frei» (le travail rend libre) a été utilisé dans les années 1930.
Sous le
régime de Vichy, une nouvelle devise nationale voit le jour en 1941 dans le cadre de la Révolution nationale voulue par le maréchal
Philippe Pétain :
Travail, Famille, Patrie. Le
droit de grève est supprimé, de même que l'activité syndicale. Les syndicats sont remplacés par des 'corporations' contrôlées par l'État. Le retour à la terre est encouragé. Paradoxalement, le travail des femmes (qui doivent être avant tout des mères) est découragé
[[1] ]
.
De la valeur du travail à sa remise en cause : vers une société du loisir ?
À la suite à la Seconde Guerre mondiale, la France (mais aussi les pays développés) connaissent une période de croissance importante lors des
Trente Glorieuses. On voit ainsi que les classes moyennes bénéficient de l’élévation de leurs niveaux de vie et de l’essor de la consommation de masse. Les activités liées aux loisirs participent dès lors de l’épanouissement personnel aux côtés des activités professionnelles, et remettant en cause l'idée du travail au profit de la société du loisir (congés payés, baisse du temps de travail…).
En parallèle, l’évolution de la nature des tâches provoque un déplacement de valeur : on passe de l’effort physique à l’intellectualisation des tâches. Au début des années 1970, grâce à une croissance économique qui s’inscrit dans la durée, la situation des salariés leur est très favorable : plein emploi, niveau de salaire garanti, protection sociale, améliorations des conditions de travail… De la même manière, les conditions de vie s’améliorent : santé, logement, éducation, consommation, loisirs…
Il faut cependant nuancer ce mieux social : en effet, la modernisation des entreprises après-guerre ne concerne que les entreprises de pointe. Dans les secteurs plus classiques de l’industrie (automobile, métallurgie, textile), les conditions de travail sont quasiment restées les mêmes dans les usines, de la Première guerre mondiale aux années 1970 : électrification, mécanisation des tâches, organisation scientifique du travail… L’évolution par automatisation vers des tâches plus cognitives sera plus tardive.
La contestation du travail comme valeur atteint son apogée en mai 68 avec le mouvement social. Les ouvriers dénoncent leurs conditions de travail et la jeunesse, qui se constitue en entité spécifique, les valeurs de rationalité, de productivisme, de consumérisme qui ne font plus sens pour elle. Cette génération est « allergique » au travail.
Grâce aux luttes syndicales et à la bonne santé économique des Trente Glorieuses, la société acquiert un niveau de vie satisfaisant dans lequel les loisirs font irruption et occupent rapidement une place importante. Dans les années 1970, des auteurs (utopistes ?) ont alors prédit la fin du travail. La productivité des agents économiques, des homo economicus, atteignant un tel degré de perfection qu’il leur serait possible de ne travailler qu’en fonction des besoins et de passer le reste de leur temps à se divertir. Cette thèse fait encore débat aujourd’hui.
Emploi aujourd’hui
L'expression Valeur travail est souvent usitée dans les rapports politiques droite/gauche.
Ainsi s'exprime par exemple le parlementaire français Gilles Carrez (UMP) : [Rapport de Gilles Carrez sur la valeur travail ]
:
- «Le travail comme valeur fondatrice d'une droite moderne et populaire»
- «Le travail comme fondement de la politique économique du gouvernement»
La « valeur travail » serait une valeur des personnes qui pensent que «le travail est la condition du sens de la vie».
S'appuyant sur cette valeur, les aides sociales seront une idée plutôt déconsidérée, car elles pourraient permettre de vivre sans travailler.
Ainsi les propos de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci affirme que « le travail est une libération, le chômage est une aliénation ». Voir à ce sujet le très bon film de Pierre Carles intitulé
Attention danger travail.
À cette vision, s'opposerait une vision dite « de gauche », qui présenterait le travail comme un simple moyen de subsistance, voire une aliénation [Karl Marx] [Paul Lafargue*, Le Droit à la paresse, Mille et une nuits, Paris, 1994.]à abolir. S'ensuivrait une moindre réticence à mettre en place des aides sociales, permettant aux personnes les plus pauvres de survivre, même en cas de contexte économique difficile.
Ainsi s'exprime un journaliste contestant le sens de l'expression telle qu'utilisée par la droite française :[Les fourberies de M. Camdessus ]
, extrait du Monde diplomatique
«C’est au nom de la « valeur travail réhabilitée » que l’on intensifie le travail des uns tout en laissant les autres sur le carreau du chômage.»
Sources